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PRIX LITÉRAIRES RADIO-CANADA
Premier prix nouvelle
GILLES
Texte: PAUL LABRÈCHE
Je regardais par la fenêtre quand elle est arrivée. Elle est belle. Comme une petite fleur. Ou un petit bonbon tout rouge et tout rond. Ou les deux.
La fleur, c’est à cause de ses cheveux attachés avec des rubans. Ça fait des pétales sur sa tête. Le bonbon, c’est parce que sa bouche a l’air sucrée et j’aimerais bien en avoir un petit morceau juste pour goûter.
Elle est passée devant moi et elle m’a fait un sourire très grand. Elle m’a dit: «Bonjour». Sa voix était douce comme un toutou mais je suis trop vieux pour ça. Elle m’a dit: «T’as de beaux yeux». Et là, je ris très fort parce que c’est la première fois que j’entends «Bonjour t’as de beaux yeux» mariés ensemble. Son sourire est large comme les grandes autos des grandes vedettes de cinéma. Et elle rit comme les grelots du Père Noël. Ça fait des cadeaux dans mes oreilles. Et là, tout d’un coup, son sourire a disparu. Son visage est devenu la couleur des fraises. Puis elle a dit «Excuse-moi» et elle est partie pour chercher son sourire ailleurs.
Ariane. C’est comme ça qu’on l’appelle à l’étage. Elle est française d’un autre pays.
Elle sent bon Ariane. Elle sent le magasin dans les rayons des parfums très chers. Je n’y vais pas assez souvent. Seulement avec ma maman quand elle me sort des fois, le dimanche. On se promène longtemps dans les rayons cosmiques pour dames.
Moi mon passe-temps préféré c’est lever les jupes des filles. Ça sent tellement bon. Ça fait du vent et des cris d’oiseaux quand ils sont pris dans les mains d’une grande personne comme moi. Les filles, ça aime crier. Comme les petits oiseaux.
Ariane, elle a pas de jupe. Elle a des pantalons comme les garçons. Je l’aime quand même beaucoup déjà. Parce que ça fait Ariane la banane. Et j’aime aussi les bananes.
Ariane, elle est là pour s’occuper de nous.
«Dessine-moi un mouton.» Ariane, elle dit ça partout sur l’étage. Elle a du papier et des crayons de couleur dans les mains et elle nous en donne à tout le monde. Elle nous regarde droit dans les yeux et elle nous dit: «Dessine-moi un mouton». Et son sourire est grand comme un pont où il passe les grandes autos des grandes vedettes. Pierre-Yvon, il arrête pas de rire d’elle et de l’appeler ma petite princesse de cinq zupéri. J’aime pas Pierre-Yvon. Pierre-Yvon les oignons. Quand il me lave dans le bain, il prend jamais son temps. Il fait vite vite comme si il fallait arroser un gros feu. Je le regarde dans les yeux très longtemps et il me dit: «Arrête de me regarder comme ça Gilles.»
Gilles c’est moi.
– Tu me trouves laid.
– Non. C’est pas ça Gilles.
– Qu’est-ce que c’est d’abord?
– Je sais pas.
Pierre-Yvon baisse les yeux pour compter les fourmis mais il y en a jamais parce que c’est propre à l’étage à cause de Consuela qui fait le ménage tous les jours.
– Arrête de compter les fourmis Pierre-Yvon. T’as l’air débile.
Et là, Pierre-Yvon se dépêche de finir de prendre mon bain et je crie un peu parce que j’aime pas ça. J’aime mieux quand je prends mon bain tout seul.
– J’aime mieux quand je prends mon bain tout seul.
– Je sais, mais tu sens mauvais parfois parce que tu oublies de te laver partout.
– J’oublie pas. J’y pense pas. Pierre-Yvon, quel âge?
– 30 ans.
– Est-ce que je suis trop vieux pour le Grantamour? Est-ce que je suis bientôt un grand-père?
– Non. T’es en amour?
– C’est pas de tes oignons Pierre-Yvon.
Je frappe dans l’eau très fort pour montrer c’est qui le boss des bécosses. Pierre-Yvon rit.
– Tu vas pas lever sa jupe j’espère. Tu le sais que les femmes aiment pas ça.
– Pourquoi?
– Parce qu’elles ont des secrets. Et quand tu lèves leur jupe c’est comme si tu les forces à te les découvrir.
Il se trompe Pierre-Yvon. Quand ça sent bon, ça peut pas être secret. Ça va dans toutes les oreilles du nez du monde. C’est comme le vent ou comme les pissenlits quand ils font des minous dans les parcs. Ça nous défait même les cheveux à l’envers. Après le bain, Pierre-Yvon m’a mis un parfum cher dans mon cou. Je sentais si bon. Pierre-Yvon, il aime pas ça quand je pue mauvais. Il m’a dit que toutes les filles étaient pour me courir après. Alors, j’ai couru les Olympiques partout dans ma chambre pour être prêt pour la compétition des filles. J’ai même gagné des médailles autour de mon lit. Les filles aiment ça les bijoux aussi.
– Le parfum, c’est magique parfois. Ça peut souffler le grand amour dans la bonne direction.
J’ai pas bien compris qu’est-ce qu’il veut dire Pierre-Yvon.
– C’est dangereux?
Et il m’a regardé mais pas longtemps parce que je le regarde mieux que lui. Et Pierre-Yvon, il avait encore une fourmi à compter.
Quand je suis passé près d’Ariane, j’ai fait du vent avec mon nouveau parfum. Mais Ariane était trop occupée avec Line qui est une autre bénéficiente comme moi.
– Ariane, est-ce que tu trouves que je sens très bon?
Ariane m’a regardé presque longtemps, mais pas assez parce qu’il pousse des fraises encore sur son visage. C’est joli à regarder. Et ça me donne faim. Mais là, son sourire est petit comme un tricycle de bébé et gêné comme un garçon devant une belle fille quand il pédale pour trouver des mots qui vont faire du chemin.
– C’est quoi ton parfum, putain?
– Pierre-Yvon.
Ariane est retournée à Line qui pleurait par la bouche. Line pleure toujours par la bouche quand elle mange. Quand on lui demande pourquoi elle fait ça, elle répond toujours que c’est pas de nos affaires.
– T’es débile Line. Tu baves comme cinq Bernard.
Aujourd’hui Pierre-Yvon m’a pas mis de parfum. Il m’a laissé tout seul avant d’avoir fini mon bain. J’ai un petit peu pleuré parce que c’est pas vrai que je l’aime pas Pierre-Yvon les oignons.
J’aime pleurer dans mon bain. Parce que les larmes tombent dans l’eau et je les prends dans mes mains et là elles rentrent. Elles font un gros voyage jusque dans mes yeux et là elles attendent que ce soit triste.
– Ariane, est-ce qu’elle pourrait prendre mon bain?
– Non Gilles, tu connais le règlement. Les gars donnent les bains aux gars et les filles aux filles.
– C’est débile. Pas si vite Pierre-Yvon. Ariane, pourquoi elle a des fraises sur son visage quand je la regarde?
– Peut-être parce que t’as de très beaux yeux.
– Elle te l’a dit.
– Non. C’est moi qui te le dis.
– Et mon visage?
– Il est très beau aussi. Et ça transforme les visages des filles en champs de fraises.
– Et les garçons?
– Parfois aussi.
Pierre-Yvon, il baisse les yeux et compte les fourmis. Moi je compte de un jusqu’à dix mais pas plus loin parce que c’est dangereux.
Aujourd’hui Pierre-Yvon m’a pas mis de parfum. Il m’a laissé tomber à l’eau avant d’avoir fini mon bain. C’est un peu la fin du monde quand le bain se vide tout seul.
J’adore beaucoup les fêtes. Parce qu’il y a des cadeaux. Et des gâteaux. Et des chandelles et j’aime beaucoup les flammes du feu. Et tous les bénéficients, on chante et c’est fort. C’est tellement fort que même Hubert qui entend pas parce que ses oreilles dorment dans sa tête, il se met à chanter avec nous. Et là, tout le monde se tait, et le regarde et écoute parce qu’Hubert est le plus fort dans nos oreilles. Ariane fait des feux d’artifice dans ses yeux et je suis sur le toit du bonheur.
J’aime chanter parce que j’ai l’air d’une vedette dans mon miroir et j’oublie que je suis débile. Et j’imagine Ariane qui m’aime comme je suis. Une fois j’ai chanté pendant des bains et des bains.
C’est parce que moi je compte pas les dodos. Ça fait trop bébé.
Aujourd’hui je vais marier Ariane. J’ai sorti mes plus belles fringues parce qu’Ariane aime ça dire fringue. Ça lui fait penser à son pays et moi je voudrais être son pays pour toujours.
J’ai pris un bain tout seul et j’ai fait très attention de tout me laver. J’ai demandé un peu de parfum à Pierre-Yvon et j’en ai mis partout pendant qu’il regardait pas parce que Line faisait une crise et qu’il fallait se mettre à quatre pour la contrôler. C’est une bénéficiente très difficile mais on l’aime beaucoup parce qu’on peut faire des mauvais secrets en cachette quand elle demande l’attention de tous les supposés qui travaillent à l’étage.
Une fois, Line a mis le feu et on a eu une journée débile d’enfer.
Ariane, quand elle était dans son pays, elle travaillait dans un autre centre comme nous. Dans son pays aussi il y a des débiles qui sont pris en marge par la société. Mais un jour elle a déménagé parce qu’elle a vu le Grantamour qui prenait l’avion.
– Parle-moi de ton Grantamour.
– Je l’ai pas trouvé Gilles.
– T’es débile toi aussi?
– Parfois.
– Je sais c’est quoi ton problème. Tu aimes une fourmi mais tu l’as perdue et tu la cherches partout. Peut-être qu’elle est dans un avion comme le Grantamour d’Ariane.
Au centre, on a des ateliers pour nous éduquer même si c’est pas facile. C’est aussi pour apprendre à nous débrouiller avec notre tête au cas où un jour ils vont nous domper dans un appartement à petit prix parce qu’on coûte trop. On apprend comment faire des recettes faciles, et du ménage partout, et barrer la porte avant de se coucher, et barrer la porte avant de partir pour acheter du pain et du lait, et barrer la porte avant de faire n’importe quoi parce qu’on peut se faire prendre ou se faire tout prendre. Mais on apprend pas comment demander un mariage parce que c’est pas nécessaire. C’est difficile à expliquer les ateliers. Moi je veux pas partir même si je coûte cher. Ma maman pourrait venir me prendre dans ses responsabilités mais elle dit qu’elle n’est plus capable parce que je suis trop lourd à porter.
J’aimerais bien qu’Ariane la banane me prenne dans la chaise berceuse de la salle de jeux. Quand je pense à Ariane, je deviens encore plus gros.
– Ariane, tu veux me bercer?
– C’est plutôt toi qui devrais me bercer Gilles tu penses pas? Je suis toute menue. Tu vas m’écraser grand fou.
– C’est dangereux?
Ariane s’est mise à pleurer quand je lui ai demandé si elle voulait qu’on se marie. Pierre-Yvon l’a consolée un peu mais il a manqué de Kleenex et Line a donné son dessin de mouton pour qu’elle se mouche.
– Pourquoi il est si beau, merde, pourquoi?
Ariane, elle a dit «pourquoi, pourquoi, pourquoi» à travers les larmes et le dessin et c’était comme une chanson très triste. Moi, je suis retourné dans ma chambre parce que je savais que ça serait pas aujourd’hui notre mariage. J’ai pris un bain dans ma peine très longtemps. Y’avait même pas Pierre-Yvon non plus. C’était vraiment la fin du monde.
– Si on se marie pas, on pourrait faire l’amour.
Je ne sais pas si c’est Ariane ou les vedettes qui ont parlé. Je répète ce que j’entends. Toutes les voix se mêlent en un puissant souffle chaud, un chœur haletant. Le paysage est magnifique, clair et volage, presque transparent, complètement parfait si cela se peut; les ombres sont tombées mortes, transpercées de lumière blanche et de beauté; les idiots transfigurés valsent; un homme, Gilles, moi; une femme, Ariane, elle; un plus un égale, égaux, deux; corps et esprits en parfaite communion, discutant philo, socio, oiseaux pendant qu’ils, nous, faisons le grand amour impossible.
Quand je me lève, je suis sur le mauvais côté du lit. Aujourd’hui, je veux pas prendre de bain. Je veux puer jusqu’à ce que toutes les filles tombent.
J’aime mieux les cauchemars. Au moins quand on se réveille, c’est mieux.
– Gilles, pas quand je te donne le bain. Après, quand je serai pas là.
– Tout de suite Pierre-Yvon.
– Gilles, arrête s’il te plaît.
– C’est la faute à Ariane. Quand elle est trop belle ça me fait un guili en bas.
Pierre-Yvon se fâche en me disant qu’il est pas fait en bois calisse. Il sort. Il revient tout de suite. Il s’excuse. Il bégaie. Il dit qu’il n’a pas le droit de se fâcher comme ça, que ce n’est pas ma faute, que je ne peux pas comprendre, qu’il n’a pas bien appris comment digérer ses émotions dans ses cours de supposés. Il sort encore. Il revient. Et là, il s’excuse comme un perroquet.
– Arrête Pierre-Yvon, reste, je comprends.
– Quoi?
– Je comprends que t’es fait en bois.
– Non Gilles c’est le contraire que j’ai dit.
– T’es fait en bois Pierre-Yvon, puis il y a une fourmi qui est en train de te manger pour faire sa maison dans ta tête.
– Arrête tu dis n’importe quoi.
– Pourquoi t’as des larmes d’abord?
– Je sais pas.
– Viens dans le bain, on va pleurer ensemble. On va faire de la vague comme au hockey.
Et là, je joue un très gros tour à Pierre-Yvon. Je tire très fort sur son bras en criant «Ouuu» comme au hockey. Pierre-Yvon tombe dans le bain. Et ça fait plouf et on rit. Après on a pleuré «ououououou» mais pas fort pour pas que les autres supposés nous entendent et qu’ils le disent au grand boss des grandes bécosses.
– Est-ce qu’Ariane, elle va vouloir me marier un jour?
– Je pense pas Gilles.
– Toi si t’étais Ariane, est-ce que tu voudrais me marier?
– Je pense pas.
– Parce que je suis débile?
– Probablement oui.
– Mais est-ce que tu voudrais faire le Grantamour avec moi si t’étais Ariane?
– Arrête avec tes questions. Je suis pas d’humeur aujourd’hui.
– Pierre-Yvon, donne-moi la débarbouillette, t’as oublié mon guili.
C’est aujourd’hui que je vais le faire avec Ariane. On a tout organisé. Pendant mon atelier je vais faire semblant que j’ai mal au ventre. Julie, c’est la monitrice, elle me croit toujours. Elle va m’envoyer aux toilettes pour mes besoins. Mais je vais aller dans ma chambre parce que c’est ça qu’on a organisé et j’ai pratiqué dans ma tête toute la nuit. J’ai pas fermé l’œil et même pas la lumière.
Ariane, elle, c’est sa journée de congé. Et pendant sa journée de congé, elle a droit de faire ce qu’elle veut, bordel.
– Est-ce que t’aimes ça ma salope?
– ...
– Dis-lé ma salope, est-ce que t’aimes ça?
– ...
– Tu dis rien?
– Où est-ce que t’as entendu ça?
– Je sais pas. Pourquoi t’as les yeux tout sortis? T’es pas belle.
– C’est pas beau dire salope Gilles. Ariane, elle aimerait pas ça t’entendre.
– Qu’est-ce qu’on dit quand on fait l’amour Line?
– On dit rien. On fait juste des sons de débiles.
– Qu’est-ce que tu connais là-dedans toi?
– Mon papa, niaiseux.
C’est Pierre-Yvon qui nous a trouvés. J’étais sur Ariane. On faisait des chansons avec nos voix et des danses avec toutes nos fesses. On était des grandes vagues. C’était pas un rêve et ça sentait toutes les fleurs du monde.
Pierre-Yvon, il a dit «vite, le superviseur s’en vient» et là Ariane a enfilé sa jupe trop tard. Moi j’étais beau complètement nu parce qu’Ariane l’a dit.
– C’est dangereux le superviseur?
– Dépêche Gilles, habille.
Ariane a été renvoyée de son travail par l’avion de son pays. Ici, on dit que plus personne ne va vouloir d’elle. C’est à cause d’une mauvaise lettre de référence qu’ils ont expliqué. Peut-être qu’il fallait pas qu’Ariane dise A A A A A A tout le temps que j’étais sur elle. Peut-être que le superviseur pense qu’elle est débile et qu’il faut qu’elle apprenne maintenant à barrer la porte comme nous.
Ariane, après, elle a juste dit «conne, conne, conne». Il n’y avait plus de fraises, plus de bonbons, plus de sourires. Je pense qu’il n’y avait même plus d’Ariane.
Je suis trop beau. Les yeux, le visage, le nu. C’est dans ma tête que c’est laid parce que c’est en retard et parce que ça paraît. Il y en a qui disent que ça paraît pas. Je sais que c’est pas vrai.
Line dit que ce serait mieux si j’avais un robot pour prendre soin de moi. Et pour prendre soin d’elle aussi. Comme ça, elle ne verrait plus les grimaces dans le visage des supposés. Et moi je ne verrais plus que je suis beau et que ça va jamais rien donner.
Pierre-Yvon ne veut plus me laver et le superviseur ne sait pas si il va me garder ou me domper dans la vie.
En attendant, c’est la fin du monde qui finit plus pour Gilles.
Gilles Le Débile.
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Paul Labrèche a entrepris une formation en interprétation dans le cadre du programme d’art dramatique de l’Université du Québec à Montréal. Il est co-directeur du théâtre Les coups montés, qu’il a co-fondé.
* Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu des textes.
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