 |

Plus tard, au cours d’une visite au Nederlands Architectuur Instituut, j’apprends que le Nieuwe Bouwen s’appelle aussi le fonctionnalisme, en raison de son esthétisme à la fois social et extrêmement pratique. Je commence à prendre la mesure de cette préférence culturelle pour la fonction au détriment de la forme en visitant les célèbres Kijk-Kubus (maisons-cubes) de Piet Blom, une forêt enchantée d’espaces de vie et de travail aménagés autour d’une cour intérieure. L’extérieur, tout en jaune canari, est irrésistible mais, à l’intérieur, on découvre des pièces biscornues aux murs inclinés qui n’ont rien de fonctionnel.
Si une grande partie de la nouvelle architecture expérimentale de Rotterdam a un aspect fonctionnel douteux et une allure que seuls les touristes adorent, d’où vient cette audace architecturale ? Je pose la question à un éminent urbaniste, responsable de l’aménagement d’une grande partie de la Hollande urbaine, qui a navigué sur le yacht de Starck (Philippe, bien sûr) et pris l’apéro en compagnie de Calatrava (qu’il appelle Santiago). Il me regarde comme si la réponse allait de soi : « Parce que l’architecture améliore la qualité de la vie et donne aux gens une certaine fierté d’habiter ici », affirme-t-il avec conviction. Je lui signale que la plupart des habitants de Rotterdam à qui j’ai parlé semblent préférer l’architecture traditionnelle à la moderne. Son rire attristé trahit sa pensée. « Nous, les architectes, les concepteurs, les urbanistes, cultivons un certain snobisme quant à l’architecture moderne, mais nous vivons tous dans de très vieilles maisons. »
De fait, les lieux les plus agréables de Rotterdam sont nichés entre les coups d’éclat de la nouvelle architecture. Dans les rues intimes comme la Witte de Withstraat, bordée de petites boutiques originales et de galeries d’art insolites. Dans les rues grouillantes comme la Linjbaan (une galerie marchande en plein air, prototype des centres commerciaux modernes) et la Beursplein, où se pressent les clients aux joues rougies par le froid.
Ici, tout est pensé ; de l’ustensile créé spécialement pour retourner les poffertjes, ces beignets que l’on achète dans la rue, aux astucieux sièges de toilette autonettoyants du grand magasin Hema. Le café où l’on déguste le gâteau aux pommes hollandais le plus couru en ville porte le nom de l’architecte du bâtiment, W. M. Dudok. Il y a quelques années, le Café de Unie a même été reconstruit parce qu’on considérait que sa façade disparue était un exemple unique du mouvement architectural de Stijl.
Plus je me balade dans la ville, plus je constate la pertinence d’une remarque de Peter Melville. Nous étions au dernier étage du Westelijk Handelsterrein, un bâtiment restauré composé de deux anciens entrepôts reliés par un atrium, abritant de superbes galeries et des restaurants à la mode. Lorsque je lui ai fait part de mon admiration pour le chic bar à vin du niveau inférieur, il a répondu diplomatiquement qu’il préférerait dîner ailleurs que dans un sous-sol. « Rotterdam est une ville d’espace et de lumière », a-t-il affirmé en montrant du doigt la verrière et les espaces verdoyants sur lesquels elle s’ouvrait.
Il est paisible de se retrouver à Rotterdam après avoir arpenté les rues étroites et grimpé les escaliers abrupts d’Amsterdam, où les toilettes sont coincées dans des placards à balais et les restaurants dans des péniches réaménagées. À Rotterdam, un endroit comme le Blauwe Vis (poisson bleu), un bar-restaurant situé dans un ancien tunnel piétonnier, n’est pas considéré comme normal, mais bizarre. Les magnifiques ponts, les édifices monumentaux, les grandes œuvres d’art de la Beeldenterras (jardin de sculptures), les larges pistes cyclables, tout est spacieux dans cette ville, et la toile de fond que constituent le fleuve et la campagne environnante a une échelle comparable.
Cette abondance d’espace donne à Rotterdam la liberté d’avancer à son propre rythme. La ville a son restaurant coté trois étoiles au Michelin (le Restaurant Parkheuvel), mais j’ai mangé mon meilleur repas chez Foody’s, où l’on vous sert une cuisine jeune et innovatrice sans s’encombrer d’un menu. Au chic De Loft, je raconte au serveur que dans un restaurant à la mode d’Amsterdam, on mange couché. Il a l’air sceptique ; les gens de Rotterdam ne verront sans doute jamais un tel concept. D’ailleurs, ils n’en veulent pas.
Tout compte fait, il me reste une impression mitigée de l’architecture : le World Port Center de Norman Foster m’a vraiment impressionnée autant que la Millenniumtoren, une tour de style postmoderne boiteux, m’a franchement déçue. Mais j’ai eu une révélation inattendue à l’intérieur d’une maison blanche à toiture plate et à l’allure quelconque, dont l’institut d’architecture voisin a fait un musée. Une merveille d’architecture moderne, rénovée dans ses moindres détails, cette maison divisée en espaces sociaux ouverts et flexibles et en espaces privés chaleureux et efficaces est aussi dotée de touches pratiques et luxueuses comme un monte-plat et des radiateurs faisant office de chauffe-serviettes.
Je l’imaginais habitée par une famille d’après-guerre mais, sur les photos, leurs vêtements et leurs voitures trahissent bien l’époque : la maison date de 1932. Elle fut construite pour un certain A. H. Sonneveld, cadre à l’usine Van Nelle, ce bâtiment industriel que j’avais admiré à mon arrivée. Ironique, mais révélateur : malgré tout le battage autour de la nouvelle architecture, certains des trésors les plus riches de Rotterdam ont plus de 70 ans. Bien qu’elle s’offre à l’époque contemporaine tout emballée de nouveaux bâtiments extravagants, Rotterdam est en fait une vieille ville, moderne bien avant l’heure.
|
|