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LA NAISSANCE DU KOOL
Texte: CHARLENE ROOKE
Le concierge m’a prise pour un membre du jet-set. Je suppose que c’est parce que j’habite au chic hôtel Blakes, niché dans la cour en pavés d’un des canaux les plus à la mode d’Amsterdam. Après m’avoir recommandé un restaurant pour ma dernière sortie, il me demande_: «_Où allez-vous après_? À Paris, à Rome_?_»
Sans réaliser l’effet que provoquerait ma réponse sur ce discret expert du «_cool_», je lui réponds_: «_Rotterdam_». Son visage se fige_; pendant un instant, il a l’air trahi. Je réprime un fou rire pendant qu’il reprend ses esprits et me recommande une boîte de nuit. «_J’ai entendu dire que c’était bien, dit-il presque en s’excusant, mais je n’y vais pas très souvent._»
À moins d’une heure de train dans la ceinture de municipalités entourant la cosmopolite capitale hollandaise, Rotterdam paraît pourtant bien lointaine. Elle a éveillé récemment un regain d’intérêt international – au-delà des circuits «_sabots et moulins à vent_» –, notamment grâce aux créations modernes et audacieuses de quelques architectes, dont Rem Koolhaas, natif de Rotterdam.
L’architecture actuelle m’intéresse, mais ce qui m’intrigue le plus, c’est de savoir pourquoi on la retrouve ici à Rotterdam. Bien sûr, c’est le plus grand port du monde mais, jusqu’à tout récemment, on gardait l’image d’une ville ouvrière dans un minuscule pays d’Europe. Son profil architectural ne résulte pourtant ni d’un accident ni de la création d’un attrait touristique, mais bien d’une planification urbaine et innovatrice qui a vu le jour dès 1940, année où des bombardiers allemands ont rasé la majeure partie du centre de la ville. Beaucoup d’architectes de talent, nourris par la proximité de la Technische Universiteit Delft (université technologique), ont enrichi la campagne de reconstruction de leurs idées ingénieuses. Rotterdam, la ville la plus jeune et la plus cosmopolite de Hollande, est une plaque tournante pour tout ce qui touche les arts visuels et la musique techno. Couronnée capitale culturelle de l’Europe en 2001, elle accueille la prestigieuse Biennale internationale d’architecture. Je me demande si ce n’est qu’une ville ordinaire avec des édifices modernes ou si ses habitudes, ses pratiques et sa population sont aussi avant-gardistes que ses architectes.
C’est en regardant vers l’est par la fenêtre du train que j’ai mon premier aperçu du patrimoine architectural de Rotterdam_: l’usine Van Nelle, en banlieue. La courbe dramatique de sa façade d’acier et de verre tranche avec ses origines prosaïques d’usine d’emballage quand même progressiste pour son temps, car elle assurait aux ouvriers quantité de lumière naturelle et d’air frais. Cet exemple du Nieuwe Bouwen, le mouvement architectural qui a commencé à fleurir en Hollande vers 1920, ressemble à une icône du modernisme des années 1950, bien qu’il date de 1931.
Je n’ai jamais visité d’hôtel quatre étoiles aussi particulier que celui où je loge. L’Hotel New York, qui occupe l’ancien siège social de la compagnie de navigation Holland America, a été la première entreprise à prendre conscience, il y a 10 ans, du potentiel de la Wilhelmina, le quartier des docks situé sur une péninsule jusque-là abandonnée qui s’avance dans le Maas (une flotte d’aqua-taxis rapides fait la navette entre les hôtels et le centre de Rotterdam). L’édifice centenaire a un charme classique qui frise le comique par rapport au reste du profil de Rotterdam, dont les couleurs primaires, les formes géométriques et les constructions inattendues donnent l’impression qu’un enfant a donné libre cours à ses fantaisies en plantant des blocs Lego au hasard. Ma première vue de nuit sur la ville, dominée par l’élégant mât blanc os qui porte l’Erasmusbrug, ce pont éblouissant de lumière, éveille en moi un mélange de curiosité et d’excitation.
Au cours des quelques jours suivants, je subis plusieurs chocs visuels en explorant le quartier de Kop van Zuid, où les projets résidentiels et les immeubles à bureaux avant-gardistes se multiplient depuis 1996, date de la construction du pont enjambant le fleuve. En face de la dalle rouge du théâtre Luxor, la tour KPN semble étançonnée par une mince colonne de 45 mètres, un concept d’autant plus astucieux que l’architecte Renzo Piano est originaire de la région de Pise. Un peu plus loin, la berge est ponctuée d’une série de champignons géants, sculptures de l’architecte Peter Wilson qui rappellent avec humour des bittes d’amarrage.
Grâce à Peter Melville, un architecte de formation qui travaille comme guide et traducteur et qui m’accompagne dans une tournée des immeubles et autres merveilles de la ville, j’arrive à comprendre quelque peu le caractère et le sens esthétique des Néerlandais. En approchant de l’édifice KPN, je lui signale que je trouve amusantes les lumières vertes clignotantes qui esquissent des motifs et des messages sur la façade. Avec une tolérance admirable et toute néerlandaise, Melville évite de commenter, mais il m’emmène vers l’esplanade de l’édifice, un espace vide et balayé par un vent si fort que je dois me tenir à un angle presque aussi incliné que celui de la tour. «_Les gens qui habitent là, indique-t-il en désignant un vaste complexe résidentiel de l’autre côté du fleuve, ne trouvent peut-être pas amusant de voir ces lumières clignoter dans leurs fenêtres tous les matins._»
De même, j’ai le coup de foudre pour le Kunsthal (maison des arts). Cet immeuble qui porte la griffe de Rem Koolhaas est situé dans le quadrilatère du Museumpark. C’est un espace d’exposition plat et linéaire, avec une rampe inclinée qui descend de la route de façade (une ancienne digue) jusqu’à l’espace vert du parc qui s’étend derrière. Une conception brillante, me semble-t-il, jusqu’à ce que Melville me signale avec tact que, pour certains, la rampe d’entrée pourrait s’avérer inaccessible. J’en fais moi-même l’expérience quelques jours plus tard, mêlée à une cohue de centaines d’écoliers néerlandais tentant péniblement d’entrer par l’unique et étroite porte.
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