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CITIZEN LANGLOIS
Texte: SYLVIE BERKOWICZ
Vous savez, le formidable big bang dans la dernière superproduction à l’affiche ? Il en est le père par procuration. Tous ces paysages plus vrais que nature, ces créatures clonées par milliers, ces illusions d’optique propres au cinéma hollywoodien, c’est un peu à lui qu’on les doit. Daniel Langlois est un homme d’impact. Son influence se mesure d’abord là où on trouve des salles obscures, mais déborde ce seul cadre. À partir de son « laboratoire » montréalais, où il teste ses idées, on l’imagine pris entre son cellulaire et son ordi portatif, en interaction constante avec le monde. Menant de front plusieurs projets, Langlois avance la pédale au fond. Ses réserves d’enthousiasme et d’émerveillement semblent intarissables. L’homme veille aussi, avec un souci maniaque, à ce que sa manière soit appliquée à la lettre. Un besoin de tout contrôler qui explique sans doute le secret qu’il entretient relativement à sa vie privée. Évasif, difficile d’accès, il ne s’épanche pas volontiers, sinon sur ses entreprises professionnelles. On connaît l’histoire de sa réussite : sa petite entreprise, Softimage, spécialisée dans les logiciels destinés à l’animation 3D, deviendra grande. En 1994, alors que le secteur des nouvelles technologies explose, Microsoft devient actionnaire majoritaire de Softimage. Cette transaction rend Langlois indépendant de fortune. Il peut poser les premières pierres d’un petit empire voué à la défense de la création cinématographique, au développement, à la diffusion et à la promotion d’œuvres artistiques utilisant les nouvelles ressources.
Scène 1
Boulevard Saint-Laurent à Montréal, une immense façade de pierre grise…Dans l’une des trois salles de cinéma, un public fidèle et varié se délecte de la dernière Palme d’Or ; au Café Méliès, une des bonnes tables du coin, on discute affaires le midi, culture le soir. Dans le lounge adjacent, cocktails et décor raffinés accueillent les habitués, touristes et accros du shopping. Aux étages supérieurs, un groupe de jeunes cinéastes monte sa dernière production, un chercheur américain spécialisé en nouveaux médias consulte des archives. Nous sommes à Ex-Centris, le vaisseau amiral de Daniel Langlois, quartier général de toutes ses opérations.
Scène 2
Paris 1887. Une riche américaine mariée à un baron tient salon. Passionnée de sciences, elle décide d’amener chez elle un enfant sauvage, une jeune fille ayant été élevée jusqu’alors par des cochons. L’histoire de The Baroness and the Pig, bien que située dans le passé, regarde vers demain : le premier long métrage produit par Daniel Langlois, lancé l’automne dernier, a été tourné entièrement en numérique, sans pellicule, sans décor ou presque. Le montage de même que les effets visuels et sonores ont été effectués dans un environnement virtuel. L’avenir du 7e art ?
Manifeste en faveur du cinéma numérique, The Baroness and the Pig n’a reçu qu’un accueil mitigé chez nous (sa carrière américaine, lancée à Sundance, n’a pas été très concluante non plus). Comme la plupart des critiques, vous n’avez peut-être pas été impressionné par le parti pris technologique de l’œuvre. Cependant, rien ne peut ébranler la foi de Langlois, au contraire. « Que l’on soit pour ou contre, peu importe, la technologie est directement liée au développement de l’art. Supporter les deux, cela aide à équilibrer la société », croit-il. Pour Langlois, la preuve est faite que l’usage du numérique n’est pas réservé à l’avenir, mais qu’il a cours maintenant. C’est simplement LA nouvelle façon de faire du cinéma et de le diffuser. Tous ne partagent pas son avis. Des réalisateurs aussi influents qu’Oliver Stone et Steven Spielberg, s’ils reconnaissent que le numérique a sa place en postproduction, ne jurent encore que par la richesse de la bonne vieille pellicule. Se rendront-ils aux arguments de Langlois, qui maintient qu’« il devrait être normal pour les artistes de se servir (de la technologie) parce que si on veut communiquer quelque chose de contemporain, quelle que soit l’époque, il faut utiliser un outil contemporain » ? Pour Langlois, par le biais de son service intégré de distribution média numérique Pixnet, cela va jusqu’à implanter un réseau de diffusion numérique par satellite qui permettra d’approvisionner rapidement n’importe quelle salle de cinéma, n’importe où dans le monde, sans devoir subir le système des réseaux de distribution traditionnels. Hollywood le surveille du coin de l’œil, se demandant bien ce qu’il fabrique.
Scène 3
Pendant qu’à Ex-Centris un cinéphile savoure sa deuxième séance de la semaine, dans le Vieux-Montréal, un homme d’affaires relaxe dans la baignoire design d’une des chambres de l’hôtel Gault. Un peu plus bas, le long du fleuve Saint-Laurent, quelques amis bien nantis savourent un sublime repas dans le confort discret et luxueux de leur club privé, le 357C. Tous font l’expérience du label Langlois, gage d’un divertissement de qualité.
« Je pense divertissement dans le sens d’enrichissement, affirme Langlois. Atteindre un niveau d’expérience que je ne peux pas trouver ailleurs, une qualité unique qui va me mettre dans un état où je peux penser, réfléchir ! C’est présent dans tous mes projets : créer des espaces théâtraux et stimulants avec des signatures différentes. » Daniel Langlois crée des lieux et des ambiances. Lieux de divertissement au sens large, lieux de culture et d’échanges, publics ou privés mais toujours luxueux. Depuis Ex-Centris, aller voir du cinéma d’auteur n’est pas uniquement une expérience intellectuelle, c’est un plaisir sensoriel qui commence par l’achat de son ticket à travers un étonnant guichet vidéo. Si certains sont d’emblée exclus de ces environnements, comme c’est le cas au sélect Club 357C, version moderne du club anglais où ne sont admis que quelques privilégiés, d’autres, moyennant quelques centaines de dollars, profitent du cadre de l’hôtel Gault. Culture d’élite ? Pas seulement. Daniel Langlois veut aussi rejoindre le plus grand nombre. En 2005, il ouvrira quatre nouvelles salles de cinéma logées dans le futur Complexe Spectrum, qui verra le jour au centre-ville de Montréal. Voisines d’autres salles du circuit commercial, ces salles vous ouvriront les yeux à des films plus « difficiles ». Et contrairement à Ex-Centris, le pop-corn y sera offert…
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