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DEUX GARS ET UNE BMW
Texte: DEREK FINKLE
Tout petit déjà, obsédé par les serpents à sonnette et les dessins animés mettant en vedette Road Runner, je rêvais de visiter le rude et sauvage Sud-Ouest américain.
Quand j’ai commencé mon voyage, en voiture, de Phoenix (Arizona) à Santa Fe (Nouveau-Mexique), j’ai décidé de faire un arrêt à Sedona, à mi-chemin entre Phoenix et le Grand Canyon. J’ai choisi cette ville à cause des spectaculaires rochers rouges qui l’entourent, mais aussi pour ses habitants, qui ont la réputation d’être un peu bizarres… On y trouve un tas de spécialistes du Nouvel Âge, qui vous guident, moyennant une somme rondelette, dans des quêtes du genre « Éveiller le Maître qui dort en soi ». À Sedona, donc, après avoir enfilé plusieurs margaritas au célèbre restaurant Casa Rincon, j’aperçois une femme d’un certain âge, vêtue d’une longue robe noire, assise à une petite table dans le vestibule ; sur une affichette je lis : « Leslie Mason, maître Reiki et médium ». Une séance de voyance ne coûtant que 10 $, je décide de tenter l’expérience.
Pendant qu’elle mélange des cartes de tarot, Mme Mason me demande si j’ai des questions. De fait, j’en ai une : je viens de commencer un voyage et je me demande s’il y a des choses que je devrais savoir. « Êtes-vous au volant d’une voiture de location ? » me demande-t-elle. Je jette un coup d’œil sur la BMW X5 SUV flambant neuve qui m’attend à l’extérieur et je réponds : « En quelque sorte. »
« Vous devriez vérifier les pneus », lance-t-elle.
« C’est un conseil ? »
« Non, ça m’est venu comme ça, répond-elle en levant les yeux au ciel. Je vois aussi qu’au cours de votre voyage vous rencontrerez des gens que vous n’auriez pas rencontrés autrement. »
Après quelques autres vagues prédictions du genre, la petite minuterie posée sur la table qui nous sépare émet une sonnerie. La voyante m’offre une dernière révélation, sans frais supplémentaires : « Une autre personne voyagera avec vous. » Lorne Bridgman, le photographe qui m’accompagne, est assis à un mètre de nous. « Merci du renseignement », lui dis-je.
Le lendemain matin, nous partons pour le Grand Canyon. La boule en miroirs verte achetée à Tempe, près de Phoenix, suspendue au rétroviseur, et les lunettes de soleil à 10 $ qui donnent à Bridgman l’allure d’un policier d’autoroute le confirment : nous sommes prêts pour la route.
Que dire du Grand Canyon ? Si vous n’êtes pas renversés par le paysage, vous le serez par les touristes. À côté d’un panneau d’information sur la pollution atmosphérique dans le Canyon, je rencontre un retraité floridien, qui commence à pester contre « ces foutus environnementalistes ». « J’ai un puissant hors-bord à la maison, dit-il, et je peux seulement faire des ronds dans l’eau, car ils ne veulent pas que je tue des lamantins. Imaginez que je fonce à 110 km/h et qu’un pauvre lamantin se trouve sur ma route… »
Sa femme l’interrompt. Elle veut savoir s’il est prêt à partir.
« On a fait tout ce trajet pour voir le Grand Canyon et tu veux déjà partir ? »
« Chéri, répond-elle, c’est un gros trou. Il faut le voir une fois dans notre vie, mais c’est quand même juste un gros trou. »
Nous nous dirigeons ensuite vers Monument Valley, à la frontière de l’Utah. Monument Valley est au centre de l’immense réserve indienne des Navajos, qui occupe la plus grande partie du coin nord-est de l’Arizona. Dans une station-service de la ville de Kayenta, je demande où l’on peut acheter de la bière. « Désolée, répond-on. On ne peut pas acheter d’alcool dans la réserve. » Une lueur de panique apparaît dans les yeux de Bridgman : « Combien de temps on va rester dans cette réserve ? »
« Deux nuits. »
« Alors il y a un problème. »
Après avoir consommé une bière sans alcool, servie avec des côtes levées BBQ récalcitrantes dans l’austère salle à manger du Goulding’s Lodge, le seul établissement situé près du Monument Valley Navajo Tribal Park, je me rends compte que nous sommes effectivement dans un drôle de coin. Le bon côté de la chose, cependant, c’est que, le lendemain, aucun polluant alcoolique ne peut gâcher notre randonnée matinale à cheval à travers les spectaculaires buttes et mesas qui poussent dans la plaine de poussière rouge depuis 10 millions d’années.
Marvin, notre jeune guide navajo, est un petit farceur. Je lui demande pourquoi le cheval de Bridgman se nomme 30-30 ; il m’explique que c’est le nom d’un type de balle. J’ajoute : « Pourquoi ce nom ? C’est un cheval rapide ? »
« Non, c’est le plus paresseux de tous nos chevaux, chuchote-t-il pour éviter que Bridgman ne l’entende. Mais il lui arrive de décoller comme un coup de feu. » Avec un sourire conspirateur, il ajoute : « Mais on n’en dira rien à votre ami. »
Mon ami ayant survécu à 30-30, c’est au Canyon de Chelly National Monument que nous rencontrons notre deuxième guide navajo, à plus ou moins 90 minutes de route au sud-est de Monument Valley. À l’accueil, on nous informe que si l’on veut visiter les habitations historiques anasazies, creusées à même les falaises du canyon, et admirer les dessins qu’elles renferment, les services d’un guide coûtent 15 $ l’heure. Et il faut avoir son propre véhicule à quatre roues motrices.
Heureusement, notre voiture est un utilitaire sport. C’est du moins ce que nous croyons : la X5 nous a impressionnés sur les routes de terre. Mais le fond du canyon est recouvert d’une couche de sable si profonde que le bas du châssis de notre véhicule fait pratiquement office de charrue.
Dès que la X5 démontre qu’elle arrivera à s’en sortir : nouveau pépin. À l’entrée du canyon, le tableau de bord indiquait un niveau d’essence qui nous permettait de parcourir environ 130 kilomètres. Après seulement trois kilomètres de traction « quadrimotrice » dans le sable, le chiffre descend à 70. Au moment où je fais demi-tour, une jeep rouge apparaît dans mon rétroviseur. En arrivant à ma hauteur, le conducteur ralentit et me dit : « Vous n’arriverez jamais à rentrer avec une voiture comme celle-là. » En lui lançant un sourire, j’appuie sur l’accélérateur. Pendant l’heure qui suit, je lui fais littéralement manger de la poussière.
À l’approche du pavillon d’accueil des visiteurs, Bridgman se tourne vers notre guide, Seth (j’ai changé son nom : vous comprendrez bientôt pourquoi), le questionne avec précaution sur la façon de se procurer de la bière de contrebande dans la réserve. À notre grande surprise, Seth propose de nous aider. Dans la petite ville de Chinle, nous attendons devant une maison après l’autre pendant que Seth se renseigne. Mais il semble que la ville a bu jusqu’à plus soif. Nous abandonnons notre quête pour reconduire Seth chez lui. Vingt minutes plus tard, au motel Thunderbird Lodge, on frappe à grands coups à la porte de ma chambre. Seth apparaît avec un sac à dos. « Mon beau-frère avait beaucoup de bière, dit-il en étalant une douzaine de cannettes de Bud Light sur le lit. Il ne boit que de la bière légère, mais au moins elle est froide. »
Le lendemain, les sept heures de route qui nous mènent à Taos, au Nouveau-Mexique, sont l’étape la plus longue du voyage. Mais ça fait trois jours que nous roulons : mon compagnon et moi, nous sommes habitués aux longs moments de silence. Ce n’est pas de l’ennui ; nous avons simplement appris à savourer le voyage. Je dois tout de même admettre que je passe beaucoup de temps à m’amuser avec les gadgets de la voiture – le système GPS à l’écran de l’ordinateur, par exemple – ou à essayer de trouver autre chose à la radio que du country-western nasillard ou des tribunes téléphoniques évangélisatrices.
La pauvreté de la programmation radio est vite oubliée quand nous mettons les pieds à Taos, une vieille ville fascinante aux maisons d’adobe, où nous avons le bonheur de goûter aux meilleures margaritas du voyage. Après le souper, nous déambulons jusqu’à un bar local, The Alley Cantina. Après quelques tournées de bière, Alene, notre serveuse, nous fait connaître la Hornitos, sa tequila préférée ; nous en avalons quelques verres. Tout à coup, au bout du bar, une énorme femme, beaucoup plus avancée que nous côté Hornitos, fonce sur Alene, lui applique la prise de l’ours et commence à lui lécher le visage. Puis, en riant, elle s’élance vers le pauvre cuisinier, occupé à griller une cigarette en solitaire, et lui applique le même traitement facial. En se relevant, elle jette son regard sur moi. Je vide rapidement mon dernier verre de Hornitos et je disparais dans la nuit.
Pour rejoindre Santa Fe, dernière étape de notre voyage, nous empruntons la célèbre route qui traverse les montagnes boisées de Sangre de Cristo et serpente à travers de vieux villages espagnols. Le jour, Santa Fe est un paradis pour les amateurs d’art. Dans les galeries de la ville, on trouve aussi facilement des œuvres d’art populaire autochtone qui valent des milliers de dollars que des reproductions qui en valent 25. Pourtant, quand se lève la lune, Santa Fe n’a rien à envier à d’autres villes, même pas à Taos, côté comportements bizarres.
Nous nous retrouvons au bar Catamount, où un orchestre du nom de Matt & Dave joue pour les habitués, presque tous déguisés pour une soirée spéciale. Jim et Tammy Faye Bakker sont attablés à notre gauche, la Méduse à notre droite. Pendant que je savoure ma Fat Tire, une excellente bière ambrée brassée au Colorado, un type coiffé d’une perruque à la Don King et qui porte une énorme radiocassette sur son épaule fait son entrée. Au grand plaisir du public, la chanson-thème de Shaft (Les nuits rouges de Harlem) commence à enterrer la version torturée de Margaritaville, interprétée par Matt & Dave.
Le type à la coiffure afro s’approche du bar et se glisse à côté d’un gars tout habillé de noir – micro-jupe noire, haut noir et talons aiguilles noirs. Il commande une bière et, reconnaissant tout à coup son voisin, s’écrie : « Calvin, c’est toi ? »
« Oui, mon chou, répond Calvin. Sauf que, ce soir, je m’appelle Pebbles. »
« Avec un corps comme le tien, Calvin, réplique le gars à l’afro, je t’appellerai comme tu voudras. »
Il ne nous en faut pas plus pour commander une autre tournée.
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