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CORPS PERDU
Texte:STÉPHANE BAILLARGEON
Putain, c'est elle. Elle, c'est Nelly Arcan, une jeune et belle écrivaine québécoise. Son roman, un brûlot incantatoire qui relate, comme par hasard, les détestations d’une jeune et belle prostituée, a créé l’émoi dans les médias tant français que québécois et franchi la barre des 50 000 exemplaires depuis sa publication au Seuil, à Paris, l’automne dernier un exploit pour un premier roman.
Titre racoleur, propos crus, auteure sexy : tout y était pour titiller les médias et alimenter la polémique autour de l’écrivaine. On a vite fait de la qualifier d’auteure volontairement sulfureuse, de pute des médias la formule, curieusement, ne l’agace même pas. Un cas classique de détournement publicitaire, où les critiques et les journalistes n’ont montré d’Arcan que la putain de son livre, au détriment de l’écrivaine. Celle qui espérait tout au plus quelques critiques littéraires s’est retrouvée au cœur d’un véritable maelström médiatique. « Mais je ne l’ai pas cherché, laisse tomber Nelly Arcan. Avant la parution du livre, mon éditeur m’avait prévenue de ne pas m’attendre au succès c’est ce qu’on dit à un nouvel écrivain. » Mais, comme le raconte Johanne Paquette, chef du service de presse au Seuil, les critiques élogieuses de la presse française (Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur) ont vite fait de changer la donne. On réclamait la jeune écrivaine partout. Un engouement immédiat, dont les médias québécois se sont emparés à leur tour. « J’étais totalement ravie !, se rappelle Arcan. Puis, tout a basculé. Alors que je voulais parler de mon livre et de ses enjeux la tyrannie de la mode, les rapports hommes-femmes, la famille , rien à faire ! Les journalistes ne s’intéressaient qu’à une chose : ils voulaient savoir si je m’étais déjà prostituée. Les médias ont cherché le scandale, au point de le créer. »
Comment pouvait-il en être autrement ? La machine médiatique ne permet pas qu’on s’expose sans pudeur tout en se protégeant de son cruel voyeurisme. Surtout quand on donne à son livre un titre comme Putain. Il faut assumer l’ampleur du paradoxe. Or, Arcan n’a jamais consenti à démêler le vrai du faux de sa « fiction autobiographique », soi-disant pour protéger sa famille et pour se distancier du personnage de son roman. Plus encore, elle a vilipendé ses détracteurs, et blâmé publiquement les médias, au risque de devenir victime de son auto-promotion.
« Le privé se dévoile dans la littérature contemporaine. Le sexe se commercialise. On ne va pas quand même pas reprocher aux écrivains de parler de leur époque ! », fait valoir Arcan, qui s’est pointée à l’entrevue boutonnée jusqu’au cou. N’empêche. « De nos jours, un artiste, c’est souvent un produit, une marque de commerce, qui se vend comme tout le reste », tranche Claude Cossette, professeur en communications à l’Université Laval et bonze du marketing au Canada. « Les livres peuvent s’écrire à l’aide de recettes. Les titres peuvent être choisis pour choquer. Tous les effets sont calculés. »
Dans un monde où talent et génie sont le plus souvent monnayés à la faveur de l’importance du dossier de presse de l’artiste, on ne peut plus être une personnalité artistique, publique ou politique sans avoir un agent puissant et rompu à toutes les subtilités des univers publicitaire et médiatique. Son rôle ? Fabriquer, lancer et exposer ses poulains, tout en gérant leur image, à l’aide d’un plan de carrière et de visibilité micro-réglé.
L’ironie du sort veut parfois aussi que les agents d’artistes doivent venir à la rescousse des personnalités prises d’assaut par les médias qu’ils ont eux-mêmes appâtés. « Y’a de quoi refuser de plonger dans cette mécanique déformante, affirme Nelly Arcan. J’ai souvent demandé qu’on cesse de m’interroger sur ma vie passée, afin de protéger mes parents. Mais les journalistes s’entêtaient. Pourquoi ? » La réponse est simple. Selon Francine Chaloult, superstar des relationnistes d’artistes Céline Dion et Garou, entre autres, font partie de son écurie , « les journalistes ont un sens inouï pour saisir les gens. Mais ils négocient difficilement avec l’ambiguïté, qu’ils interprètent toujours comme de la stratégie. » Un point de vue que partage Claude Cossette : « Même ceux qui refusent de jouer le jeu sont soupçonnés de le faire par intérêt commercial. » Selon le spécialiste, « on ne sort pas du cercle vicieux de la pub. C’est désolant. »
Tournées de promotion, participation à des talk-shows insipides, promesses d’images ou de propos exclusifs pour des magazines et des journaux de potins… Paradoxal tout de même de constater jusqu’où agents et artistes sont prêts à aller pour manipuler les médias et s’en faire aimer. « Quelques artistes, peut-être un sur cinq, adorent jouer avec les médias, tempère Francine Chaloult. Mais je sais pertinemment que la grande majorité des artistes ont cette obligation en horreur. Répéter la même histoire 10, 20, 100 fois, ce n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant quand on aime écrire ou être sur scène. »
On peut prétendre être capable de tirer les ficelles et de se jouer de l’univers médiatique. À tort. À moins de faire partie du club sélect des célébrités qui ont l’étoffe pour affronter, jour après jour, la planète pub avec la dégaine nécessaire pour réussir l’opération. Et encore, certains d’entre eux vous avoueront que les médias seront toujours plus forts qu’eux.
« Faire la une des médias, c’est un métier en soi », affirme Johanne Paquette. L’aventure a été éprouvante pour Arcan, sa protégée, peut-être alors trop naïve ou trop inexpérimentée pour arriver à tirer son épingle du jeu dans la tourmente qui a entouré Putain. Mais une chose est certaine, l’auteure, qui étudie actuellement pour obtenir une maîtrise en littérature, s’est déjà attelée à l’écriture d’un nouveau roman, historique cette fois.
« Les médias récupèrent tout. Ils s’imaginent que les rapports avec eux sont intéressants. Je ne suis pas certaine que ce soit le cas... », conclut Arcan, que l’on a vue dernièrement sur le plateau de Jamais sans mon livre. Le regard bleu acier et le verbe sûr, l’écrivaine a donné son point de vue critique sur l’œuvre de Simone de Beauvoir, sans jamais qu’il soit question de son prétendu passé de péripatéticienne. C’est le métier qui rentre.
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