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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Depuis plus de 30 ans, la radio de Radio-Canada offre cette tribune aux auteurs afin de promouvoir la création littéraire canadienne. Pour une troisième année, enRoute est fier de s’associer aux Prix littéraires de Radio-Canada/CBC Literary Awards en publiant les textes gagnants en anglais et en français. Nous vous présentons les nouvelles et poèmes primés dans nos prochains numéros : bonne lecture !

Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.



Second prix
Nouvelle

UN HOMME ORDINAIRE

Texte : CATHERINE DESGAGNÉS

1   |   2   |   3   |   JUIN '04


Lundi matin, l’empereur, sa femme et son p’tit princeu…

Ce matin, sonnerie, c’est l’heure, il se lève
s’habille
déjeune. Échange quelques banalités avec sa femme. Rien qui suffit pour réveiller une réunion littéraire, mais.

C’est un homme ordinaire.
Un bon gars.


Il se lave les dents. Prend les clés, descend, sa petite fille dans les bras. L’installe dans la voiture ; la ligote dans son siège d’enfant.
7:17, il est en retard.

La fillette dort.

Démarre. À la deuxième intersection, tourne à gauche (sur Champagnat).
Première à droite (de l’Armurier).
Puis emprunte la troisième à gauche (Beauséjour).

Le métro est au bout. Mais
de nouveau à droite (sur Dupuis), à gauche (Saint-Louis). Arrête, laisse l’enfant à la garderie,

bises quelques câlins elle dort presque encore.

Retour sur Beauséjour par Christophe-Colomb. Gare la voiture. Métro.

Bon petit boulot, pas trop excitant mais.


Aujourd’hui,

il aura une réunion d’équipe, restez motivés et n’oubliez pas de… ; rencontrera des clients pour… ; s’en acquittera très bien, clients convaincus ; commencera la mise à jour des dossiers, détestera ça comme à l’habitude ; soudain, urgent, vite, se lancera dans autre chose, laissera tout pêle-mêle, dossiers, papiers ; mais l’heure, la garderie ferme bientôt, il lui faut aller chercher sa fille, obligations familiales, j’aimerais bien continuer à vous aider les gars mais ;

il faut vraiment qu’il y aille.

Profonde fatigue, la tête élance, les tours à bureaux tanguent un peu dans la chaleur, la lumière se fane doucement.

L’été gras et visqueux
comme un papier de fast food étendu sur la ville.


Pépiements perdus entre béton et bitume, le temps pourrait s’arrêter, le temps s’allonge, s’étire, s’arrête : le feu de circulation est rouge.

Vert déjà, allons-y, métro, chaleur, poids des paupières. Relents fatigués des corps.
Au soleil toute la journée, la voiture exhale une haleine de four.
18:24, il est en retard.

Beauséjour, Christophe-Colomb, Saint-Louis, gare la voiture.
Garderie : l’enfant est tendue, on la tend ; elle chigne exaspérée affamée, il est tard.
Dupuis, Beauséjour, de l’Armurier, Champagnat. La voiture fait de drôles de bruits. Noter mentalement d’en parler avec ta femme.

Souper trop cuit,
mais pas trop,
assure-t-il à sa femme. Quelques phrases échangées, écoutées distraitement, mais.

des placotements

Fatigue, écrasement. Vient l’heure, c’est le coucher de la fillette, une tâche paternelle. Assommée par la tiédeur de l’eau, toute fraîche d’une fraîcheur de bébé-fleur,
elle ne résiste pas sourit s’endort.

Il l’aime à la folie.

Nuit. Black out.


Ce matin, sonnerie, c’est l’heure, il se lève
s’habille
déjeune. Il se lave les dents. Prend les clés, descend, sa petite fille dans les bras. L’installe dans la voiture.
7:19, il est en retard.

Elle dort.

Démarre. Deuxième intersection, feu clignotant, tourne à gauche (Champagnat).
Première à droite, à l’arrêt (de l’Armurier).
Un vieux classique chante à la radio, lève le son, mais pas trop – à gauche, Beauséjour.
Le métro est au bout. Mais
détour par Dupuis, Saint-Louis. Arrête, laisse l’enfant à la garderie,

bises rapides je t’aime papa est en retard.

Continue jusqu’à Christophe-Colomb pour rejoindre Beauséjour. Gare la voiture. Prends le métro.

Bon petit boulot, pas trop excitant mais.


Aujourd’hui,

il rencontrera des fournisseurs, prix encore augmentés, tous les mêmes, veulent toujours… ; négociera serré, n’obtiendra qu’une demi-victoire, mieux que rien mais ; commencera la mise à jour des dossiers, détestera ça comme à l’habitude ; révisera plutôt le document du ; annulera le rendez-vous de ; l’heure enfin
sa fille qui l’attend à la garderie, dépeignée les doigts tachés, il lui tarde d’y être
Enfin l’heure.

Lassitude, les muscles résistent au mouvement, illusion des tours qui tanguent dans la poussière caniculaire. La lumière en est un peu salie.

L’été salé et collant
comme une sueur empoissant la ville.


Un parfum fruité de femme fraîcheur de bras blanc qui sait peut-être un sourire une caresse du regard, le temps pourrait s’arrêter, il va le faire

trop tard, le feu est vert déjà
Métro, promiscuité, chaleur.
Soupir brûlant de la voiture.
17:53, il est à temps.

Beauséjour, Christophe-Colomb, Saint-Louis, gare la voiture.
Garderie : installe la fillette dans la voiture, elle babille.
Dupuis, Beauséjour, de l’Armurier, Champagnat. La voiture se plaint, il faudrait en parler avec sa femme.

…sont venus chez moi…

Il n’aime pas le brocoli, mais
ton brocoli est très réussi ma chérie
(pâte délavée verdâtre)
Ils échangent quelques banalités. Rien qui suffit pour réveiller une réunion littéraire ; de toute façon, nous ne les écoutons que d’un œil, n’est-ce pas ?

Vient l’heure, c’est le coucher de la fillette,
elle exige une histoire s’endort avant la fin qu’il ne connaît pas.

Elle est la plus belle chose au monde.

Nuit.


Ce matin, sonnerie, c’est l’heure, mal dormi, chaleur, mais. Il se lève
embrumé
s’habille
comateux
déjeune. Échange les mêmes banalités avec sa femme.
Il se lave les dents. Descend, sa petite fille dans les bras, remonte en courant, prend les clés, dévale les escaliers,
la fillette rit en redemande.
7:24, il est en retard.

Elle chantonne, en partie couverte par la radio.

Démarre. À gauche (sur Champagnat).
Première à droite (de l’Armurier).
Troisième à droite (Beauséjour).

Le métro est au bout. Mais
de nouveau à droite (Dupuis) ; à gauche (sur Saint-Louis). Laisse l’enfant à la garderie,

bises quelques câlins.

Christophe-Colomb. Beauséjour. Gare la voiture. Prend le métro.

1   |   2   |   3   |   JUIN '04

 


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