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LES ARTS PARALLÈLES

Timothy Taylor a signé, dans notre numéro de janvier, l’épitaphe du cool. Aujourd’hui il s’interroge : « Comment, alors, être différent dans notre monde postcool ? » La réponse pourrait se trouver du côté des arts indisciplinés.

Texte : TIMOTHY TAYLOR

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À l’université, j’avais une amie qui était une « marginale de la mode ». J’utilise cette expression parce que, en cette ère postcool, il n’y a plus de mot pour décrire les activités de certaines franges (et peu m’importe que les franges soient ou non à la mode en ce moment). Cette amie, qui était artiste (et l’est toujours), ne pouvait tout simplement pas s’habiller comme tout le monde. La première fois que je l’ai rencontrée (dans un bar, sur fond de Heaven 17), elle portait, à l’envers, une robe tailladée aux ciseaux, maintenue en place avec des écharpes de soie. J’ai été impressionné (c’était avant Cyndi Lauper). La faculté que cette fille avait de prévoir les prochaines tendances était remarquable : avant même que le plus avant-gardiste des stylistes conçoive une idée qui serait par la suite récupérée, elle l’avait déjà abandonnée.

Après quelques dizaines d’années sans nouvelles, j’ai repris contact avec cette vieille amie, et nous avons convenu de manger ensemble lors de mon passage à New York pour l’Outsider Art Fair. J’ai été ravi par ce salon, qui, en plus de rassembler la plus extraordinaire collection d’œuvres d’art que j’aie jamais vue, permet une étude de cas dans le domaine de la dynamique des groupes marginaux. Le salon a lieu chaque année depuis 12 ans au Puck Building, dans SoHo ; on y retrouve une trentaine de marchands, qui représentent des artistes n’ayant qu’une chose en commun : ils font ce que certains appellent de « l’art outsider », c’est-à-dire qu’ils échappent à toute influence culturelle.

Par définition, ces artistes sont autodidactes, et leur travail est relié à l’art dit « populaire ». Mais le plus important, c’est qu’ils ne font pas partie de l’institution très sélecte qu’est le milieu de l’art contemporain.

L’art outsider, ou « art brut », ce n’est ni une pièce blanche où les lumières s’allument et s’éteignent sans arrêt (Turner Prize, 2001) ni un porc coupé en deux conservé dans du formaldéhyde (galerie Saatchi, 2003). Il ne se fonde pas sur les idées maîtresses de l’art contemporain : conceptualisme, ironie et autres jeux de l’esprit. C’est plutôt un travail fait par des artistes qui n’ont aucune formation scolaire (et qui, peut-on supposer, ne s’intéressent pas vraiment à l’analyse qu’on fait de leurs œuvres). Les marginaux qui le pratiquent sont des gens qui souffrent de maladies mentales ou d’autres handicaps, des sans-abri, des détenus, des gens qui créent en transe ou dans des états mystiques. C’est un art personnel, passionné, souvent un peu bizarre.

Et le public apprécie. Divers magazines s’y intéressent (Folk Art, Raw Vision). Les musées aussi. L’Outsider Art Fair refuse autant de marchands et de galeries qu’il en accepte. D’où cette question fondamentale : comment un phénomène populaire peut-il rester marginal ? Lorsque même Les Simpson en parlent (dans un épisode de la célèbre émission, Homer est pris à tort pour un artiste marginal quand son « œuvre », un barbecue qu’il a lui-même à peu près assemblé, impressionne les convives), est-ce que le phénomène n’est pas en train de se faire phagocyter par son succès ?

On ne peut que répondre « peut-être », suivant le principe d’incertitude de Heisenberg appliqué aux goûts et perceptions du public : plus grande est la précision avec laquelle on réussit à déterminer la position d’un courant, moins on en sait sur la vitesse à laquelle il s’amplifie. Mais une chose est sûre : en consacrant certains artistes, l’Outsider Art Fair crée involontairement quelque chose comme un détecteur de particules esthétiques quantiques. Ce salon m’a ainsi permis de découvrir qu’il existe en fait trois types d’artistes regroupés sous le vocable « outsider », puis d’observer, en étudiant les collisions entre ces trois types, les traces de l’explosion d’un atome culturel.

Le premier type (le plus rare) est l’« obsessionnel à célébrité posthume ». Henry Darger en est l’ancêtre. En entrant dans l’appartement de ce concierge de Chicago, en 1972, on a découvert des centaines d’illustrations pour un roman de 23 000 pages manuscrites très denses. A. G. Rizzoli est un autre exemple. Ce dessinateur en architecture de San Francisco a travaillé pendant presque 50 ans aux plans magnifiquement rendus de dizaines d’édifices devant servir à une utopique exposition internationale. Dans les deux cas, donc, le travail, gigantesque, est resté inconnu jusqu’à la mort de son créateur.

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