ENROUTE TV
  ENROUTE FM
  MEDIA KIT
  AIR CANADA
  LIENS

  DIRECTIVES
  AUX AUTEURS



  


Prix Littéraires Radio-Canada - Deuxième prix - Nouvelle

BERÊSHÎTH

Texte: JÉRÉMIE LEBLANC

Enfant, je savais me taire. Pas comme les autres, seulement pour respirer ou pour dormir. Par inadvertance. Moi, quand je me taisais, c'était pour écouter et pour sentir, pour cesser d'être distrait. Ça pouvait durer des semaines entières, le silence, même quand les paroles brûlaient mes lèvres et criaient dans ma tête. Je savais tenir ma langue. C'était pas toujours facile pour moi de me taire, mais c'était pas possible de faire autrement avec les photographies du papa et de la maman plein la tête. Je manquais d'air pour rêver mes rêves à moi, pour me promener dans mes pensées et mes histoires. C'était pour ça, le silence, ça permettait de rêver et d'être seul plus longtemps, c'est tout.

Quand je me taisais, le monde tout autour disparaissait. C'était bien, parce que j'étais plus obligé de faire semblant d'être là. D'être joyeux quand j'étais triste. Je pouvais me cacher dans ma tête sans que personne s'en rende compte avant longtemps. Je pouvais respirer tout seul, sans penser à l'Irlande, et à Israël surtout. À toutes ces photographies sur les murs de la maison ou dans les albums de famille qui pensaient plus fort que moi.

Au début, ça inquiétait beaucoup le papa et la maman, le silence. La maman pleurait tous les jours à cause de ça, parce qu'elle croyait que je m'enfermais dans ma tête comme les autistes. Alors, pour la rassurer, le papa m'a amené à l'hôpital le plus près. Le médecin a dit que j'allais bien, que c'était pas les oreilles, mais dans ma tête. Le problème. Que c'était psychosomatique. Qu'il fallait attendre. Et que tout allait rentrer dans l'ordre.

Mais le papa, il a rien voulu entendre des paroles du médecin, il a dit qu'il savait pas de quoi il parlait, qu'il enverrait pas son fils voir un docteur pour la tête. Un psychiatre. Il préférait régler les problèmes avec une bonne claque sur les fesses, le papa; il s'encombrait pas dans les détails. Il disait que si je recommençais pas à parler, il m'emmènerait voir son frère Aaron, le rabbin, qui saurait me remettre les idées en place.

En fait, c'était tout décidé pour le papa, j'irais chez oncle Aaron quand nous serions de retour à Montréal, pour les vacances de l'été ou quelque chose comme ça. Je savais bien que le papa voulait m'abandonner parce qu'il avait peur que je me perde quelque part, que le silence m'empêche de retrouver mon chemin.

De toute façon, la première fois, ça n'a pas duré tellement longtemps. Le silence, je veux dire. J'ai recommencé à parler sans m'en rendre compte. Pas parce que j'avais quelque chose d'important à dire, mais parce que le papa et la maman arrêtaient pas de parler et de crier dans des langues que je comprenais pas. C'est pour pleurer que j'ai recommencé à parler, pour briser le flot des paroles, pour arrêter le vertige des mots: les accusations.

Le papa, il disait que je n'avais pas toute ma tête parce que je savais me taire des semaines entières, sans jamais dire un mot, que j'avais une tête de nœud, toujours à faire le cabochard. Mais je faisais pas exprès d'être comme ça, j'avais juste besoin d'espace pour respirer. Je sais qu'il avait peur pour moi, le papa, parce que le silence, quand ça dure trop longtemps, ça donne l'impression d'être immobile et de pas exister vraiment.

Quand je me taisais, j'arrivais à survivre à la présence de toutes les photographies qui tapissaient les murs de la maison. Photos de coucher de soleil, de maisons sans portes ni fenêtres, d'arbres dénudés. J'arrivais à survivre jusqu'à la prochaine exposition, jusqu'au prochain contrat, quelque part dans le monde. Jusqu'à la prochaine fois où le papa retirerait les photographies des murs de ma tête.

Ces jours-là, je recommençais à espérer et à rêver. Je pensais que c'était peut-être pour cette fois-ci. Qu'on serait pas obligé de déménager encore, d'abandonner la maison, parce que je les aimais les maisons, sans photographies sur les murs. Et que je pourrais garder ma chambre à moi, avec de vrais souvenirs dedans.

Mais plus le temps passait et moins le papa voulait entendre. Il disait que tous les médecins se trompaient et savaient rien de rien à la psychologie. Que c'était pas possible que je sois allé vivre dans ma tête. Qu'il avait jamais entendu parler d'un truc comme ça. Le papa disait que si c'était déjà arrivé des maladies comme ça où les enfants vont vivre dans leur tête, ça se saurait, et qu'il le saurait, lui. Que c'était juste des histoires tout ça, des foutaises de merde, des boniments, que ça se pouvait pas.

Le papa disait que si je continuais comme ça, à me taire, je serais tout juste bon pour l'asile de fous. Il disait que c'était impossible de vivre dans sa tête toute la vie, qu'il fallait en sortir. Que tout ça, c'était des histoires de bonnes femmes. Que la tête, c'était pas un monde pour les enfants. Que c'était plein de monstres et de vieilles filles.

Il voulait que je fasse comme lui, le papa, que j'imagine les choses comme quand il photographiait. Mais pour moi, ça faisait pas de différence le dedans et le dehors. C'était partout pareil. Tout le temps. Sauf que moi j'étais pas obligé de voyager pour rêver et inventer des histoires. Je pouvais rester toujours à la même place.

J'étais pas comme le papa, moi, qui photographiait partout. Si je rêvais des choses que personne pouvait imaginer, des choses qui se photographient pas dehors, c'était pour devenir quelqu'un d'autre que moi. Il comprenait pas ça le papa, qu'on puisse s'inventer des rêves pour exister différemment. Tout ce qu'il voyait, c'est que je rêvais des rêves fabuleux qui menaient nulle part.

Il savait pas, le papa, que je m'inventais des rêves parce que je possédais rien. Sinon un vieil album de photographies, avec des photos de moi quand j'étais bébé à Jérusalem. Il y avait des photos de moi prises dans la maison, dans le jardin ou dans la rue, quelques photos d'animaux et plus rien après. Sur l'album, il était écrit Berêshîth, parce que c'était l'album de ma naissance et du commencement de ma vie.

La maman aussi faisait de la photographie. C'était comme ça qu'elle avait rencontré le papa. Mais pas en professionnelle. Plus maintenant en tout cas. Plus depuis son mariage. Elle nous avait pour s'occuper toute la journée, le petit frère et moi. Mais parfois elle prenait congé, nous faisait garder par une voisine et s'enfonçait dans la ville.

La maman photographiait en marchant. Elle n'arrêtait jamais. C'était pas comme le papa qui prenait des heures pour prendre une photo, attendait le bon éclairage, un coucher de soleil à n'en plus finir ou un ciel sans nuages. Pas le temps pour ça la maman. De Santiago à Mexico, de Casablanca à Agadir et de Paris à Londres, les photos de la maman reflétaient plus le mouvement que l'attente. La nervosité.

Les photographies de la maman étaient jamais accrochées sur les murs. C'était pas comme les photos du papa. Lui, il disait que c'était pour voir les meilleures, juger de l'angle d'éclairage, des contrastes, de la qualité du grain et tout ça. Mais c'était pas vrai. C'était pour se donner de l'importance. Elle cachait ses photos dans un album, la maman, à l'abri des regards et des jugements du papa.

Elle photographiait toujours les visages la maman. Dans tous les pays où on allait, des visages d'enfants et de mamans. Dans les parcs, dans les marchés, les bazars ou dans les souks, au coin des rues, sur les places, partout où il y avait des mamans et des enfants. Le papa, il disait que la maman photographiait seulement des choses visibles et que ça valait pas la peine.

Le papa aussi avait un album, avec des photographies de lui quand il était petit. Certains soirs, il le sortait et racontait des histoires sur Israël, des histoires de croisade et de chevaliers qui voulaient gagner la Terre Sainte. C'était des histoires de dieux, avec des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans. Des histoires pour savoir à qui allait appartenir la Palestine qui était le pays des Juifs. Mais plus maintenant. Parce que c'est Israël le pays des Juifs et que c'est les Arabes qui habitent la Palestine. De toute façon, je comprenais rien de rien aux histoires du papa, parce que ça finissait jamais.

Mais d'autres soirs, quand le papa était parti, la maman racontait des histoires de son pays à elle, des histoires d'Irlande. Elle avait pas besoin d'album pour raconter la maman. Et ses histoires étaient beaucoup plus intéressantes que les histoires du papa parce que ça parlait de sorcières, de lutins et d'elfes, de princes avec des princesses, des ogres et des gnomes et que ça se passait dans des pays imaginaires. Des pays tout verts avec des collines et des magiciens en même temps.

plus >
 


© 2004 enRoute est publié mensuellement par Spafax Canada In. Tous droits réservés. ENGLISH