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UN PIED TENDRE EN IRLANDE (suite)

Le troisième jour, nous longeons Lough Sindile, où les arbres sont tout tordus et rabougris sous l'effet du vent. Bien planté sur ma selle, j'évalue le sol boueux en essayant de deviner où Gorsey posera le pied. Le plus souvent, il fait le contraire de ce que j'aurais pensé, mais chaque fois qu'il pose le sabot à terre, je vois que j'avais tort et que lui, l'expert, a le pas assuré et le port solide et droit.

En tête de peloton, Willie nous conduit avec adresse. Parfois il se lève, debout dans ses étriers, scrute l'horizon et fait un appel sur son cellulaire. Nous saluons au passage l'hôtel du château Ballynahinch et poussons vers Clifden, capitale du Connemara qui, comme nous le rappellent quelques habitants du coin, a longtemps fait figure de bout du monde.

Au matin du quatrième jour, un ciel bleu sans trace de nuage - une rareté au Connemara - fait dire à un randonneur français: "On va sans doute avoir une belle journée." À quoi Willie réplique: "N'importe quelle journée passée à dos de cheval est une belle journée!"

Bien qu'il aimerait ne jamais quitter son coin de pays rugueux, Willie voyage dans le monde entier à la rencontre de riches amateurs de chevaux. Même pendant la randonnée, il n'oublie pas qu'il est aussi commerçant. À midi, tandis que nous pique-niquons de sandwiches, de biscuits Hobnob et de thé, Willie rappelle gentiment aux randonneurs les plus attachés à leur monture qu'ils peuvent ramener le cheval avec eux ou le faire livrer plus tard. C'est assez tentant, j'avoue. Même moi, j'en viens à me demander comment je pourrais loger Gorsey dans mon petit appartement.

Le repas terminé, Willie rappelle les chevaux. Nous l'observons, sur la colline, le chapeau à la main, qui crie aux quelques bêtes qui se sont éloignées: "Arrivez, vous autres!" Il agite son chapeau et crie de nouveau: "Amenez-vous, bande de torrieux! Ici, plus vite que ça!" Chris, l'une des deux femmes venues de l'Illinois, sourit et dit en avalant sa dernière gorgée de thé: "Nous, aux États-Unis, c'est différent, on a des hommes qui murmurent à l'oreille des chevaux."

Le charme de Willie tient à son refus de faire de cette expédition quelque chose de raffiné. Tout ne baigne pas toujours dans l'huile et on ne vous fait pas signer un dégagement de responsabilité chaque fois qu'un cheval se met à trotter. Au lieu d'une structure rigide, Willie offre ce je-ne-sais-quoi qui fait le charme irlandais et fait accourir les touristes du monde entier. Willie sait pertinemment que la moindre parcelle d'authenticité irlandaise va plaire. Un après-midi, nous arrêtons près d'une chaumière et Willie échange quelques mots avec le vieil occupant. Sans doute se disent-ils à peu près toujours la même chose, chaque fois qu'un groupe de randonneurs passe par là, mais le tout se fait avec tant de naturel que les cavaliers, pris au jeu, tendent discrètement l'oreille, ravis d'entendre un peu d'accent irlandais.

À la fin du quatrième jour, nous passons devant le monument élevé à la mémoire des aviateurs John Alcock et Arthur Whitten Brown qui, en 1919, ont atterri ici au terme du premier vol transatlantique sans escale. Mais surtout, je constate vers la fin de l'après-midi qu'une chose étrange s'est produite: je me sens bien sur mon cheval. Avec un peu d'aide de Patty, venue de l'Illinois, j'arrive à seller Gorsey. Je tiens les rênes correctement. J'ai le dos droit.

La transformation s'est produite juste à temps pour le jour cinq que, secrètement, nous attendons tous. Car nous le passerons tout entier sur la plage de Mannin Bay. Quand enfin j'aperçois l'océan Atlantique, ma douleur sourde est disparue, et a fait place à un sentiment de pure euphorie. Tandis que mon cheval avance dans les dunes, je comprends pourquoi les adolescentes tapissent leurs murs de photos de Black Beauty. C'est ça l'équitation! Comme j'allais prendre une photo des dunes de sable blanc, Willie lance un profond "Yi-haa" et les chevaux se mettent au galop. Je range mon appareil et, bien agrippé à la crinière de Gorsey, j'entre dans un état de grâce où joie et terreur s'entrechoquent. Dans un grondement de tonnerre, les chevaux s'engagent à la suite de Willie et descendent toute la longueur de la plage au grand galop. L'Irlande file si vite que j'ai peine à la voir. [ ]

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