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UN PIED TENDRE EN IRLANDE
Les verdoyantes aventures d'un apprenti cavalier au pays du trèfle.

Text: CRAIG TAYLOR

Le tracé de la Connemara Trail fait découvrir des paysages irlandais grandioses qui, en toute justice pour le reste du monde, ne devraient exister que sur des cartes postales. La piste passe près du pont où a été tourné L'homme tranquille avec John Wayne. Elle traverse des montagnes escarpées où paissent les moutons, et des tourbières dont le sol spongieux cède à chaque pas, sous le sabot du cheval. Les six jours que dure la randonnée équestre de la Connemara Trail donnent amplement le temps de méditer sur la beauté des lieux.

Hélas, le premier jour, ma méditation est troublée par la douleur. Je ne suis pas un cavalier d'expérience. Mes fréquentations équestres se résument à quelques sorties sur de vieilles picouilles au bord de l'épuisement. Je m'attendais à un certain malaise le premier jour, mais ce que je ressens relève plutôt de la souffrance exquise. Comme j'allais prendre l'avion pour Galway, un ami anglais m'avait soufflé à l'oreille: "Tu sais, les premières fois qu'un homme monte à cheval, c'est comme s'il se faisait battre les couilles à coup de batte de cricket."

Ainsi, pendant que l'Irlande dévoile autour de moi ses charmes embrumés, je rebondis sur ma selle en répétant à tous d'une voix tendue: "Ça va, oui, tout va bien!" Mes compagnons de route viennent d'un peu partout: France, Allemagne, États-Unis et Canada, et certains portent fièrement jodhpurs et bombe armée de plastique. Jim, du New Jersey, vient tous les ans faire une randonnée équestre dans le Connemara. Dès le premier jour, il manifeste une réelle inquiétude pour ma santé.

- Connaissez-vous le post? me demande-t-il avec sollicitude au-dessus du bruit des sabots.

- Le toast?

- Non, le post, répond-il en me faisant une démonstration, la technique qui consiste à suivre le rythme du cheval en se soulevant de sa selle en cadence.

J'entreprends alors de mettre au point ma propre version amateur de cette technique, sans doute la plus précieuse découverte de la journée. La douleur s'atténue, ma crainte de la stérilité s'estompe, et la beauté de l'Irlande reparaît à mes yeux.

Devant l'incroyable charme de la région, on comprend vite pourquoi le Connemara est resté si cher au souvenir des masses qui, au milieu du XIXe siècle, ont été chassées d'Irlande par la famine. Il ne reste plus aujourd'hui que les ruines de leurs cottages de pierre. Au loin se profilent les Twelve Bens, la chaîne de montagnes du Connemara.

Un peu plus tard, le même jour, nous nous engageons dans un sentier sous les pins qui mène à un autre vestige du passé de Connemara: le château d'Aughnanure, une habitation du XVIe siècle en forme de tour carrée, construite sur le roc au bord de la rivière Drimmeen. Après avoir défilé dans la cour du château, casque en main, notre groupe poursuit sa route jusqu'à Oughterard, petit village de pêche sur la rive du Lough Corrib. La saison touristique bat son plein, et les pubs sont remplis d'étrangers qui avalent leur Guinness en grimaçant et qui tendent l'oreille dans l'espoir d'entendre un peu d'authentique accent irlandais.

Le deuxième jour, je reste à l'arrière du groupe. En tête se trouve Willie Leahy, qui organise des randonnées équestres sur la Connemara Trail depuis 33 ans et manie un cheval comme on tourne une poignée de porte. Willie est une légende vivante. À 12 ans, il avait déjà acheté son premier cheval, l'avait revendu avec un bénéfice de 45 livres et en avait aussitôt acheté un autre. Aujourd'hui, ce véritable homme de cheval possède une écurie de 300 bêtes. Tout chez lui a l'air humide, depuis son pantalon de velours côtelé et son chandail de laine jusqu'à son chapeau de cow-boy. Après tant d'années passées à dresser des poulains irlandais, il a les jambes si arquées qu'il semble plus à l'aise sur un cheval qu'à pied.

Quand il ne s'occupe pas de ses chevaux, Willie parle aux membres du groupe, surtout aux femmes. "Tu sais, pour une fille comme toi, je ferais toute la mer à la nage", lance-t-il à une jeune Allemande pendant une halte repas. "Vas-y! Jette-moi à l'eau! Fais-moi plaisir!"

L'après-midi, nous longeons d'autres ruines de cottages en pierre. Les nuages se font et se défont sans cesse, tantôt menaçants, tantôt décoratifs. Mon cheval de huit ans s'appelle Gorsey, dérivé de gorse, le nom anglais de l'ajonc marin qui pousse partout en bordure des routes. À la moindre pause, Gorsey penche la tête et se prend une bonne mordée d'ajonc qu'il mastique jusqu'à ce que je l'incite doucement à reprendre la route. Les chevaux du Connemara sont réputés pour leur calme et leur bonne disposition. Au XVIe siècle, ils ont gagné la rive à la nage après que l'armada espagnole eut coulé au large des côtes. Comme la vie était dure, les chevaux se sont adaptés et ont appris à transporter tout ce que les fermiers empilaient sur leur dos, dans des paniers appelés creels.

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