 |

EN VERT ET AVEC TOUS
Enfant de la balle, Severn Cullis-Suzuki reprend le flambeau de son père. S'agit-il seulement d'un feu de paille organique?
Texte: GUY SADDY
D'un mouvement souple, Severn Cullis-Suzuki saute sur l'énorme pièce de bois de grève. La grume est longue et son écorce, usée par les éléments, révèle une étrange loupe. "Cette bûche est là d'aussi loin que je me souvienne", affirme-t-elle. Cette permanence est rassurante et ancrée dans le passé. Mais d'ici à la plage de Kits, à quelques pas de la résidence de son célèbre père, David Suzuki, Severn Cullis-Suzuki voit les choses changer. Les gratte-ciel de Vancouver découpent au loin leurs immeubles de verre émeraude en contrepoint avec la chaîne côtière. Ici, la nature se frotte au progrès, comme si deux plaques tectoniques se déplaçaient imperceptiblement au-dessous de nous.
La demoiselle est jolie, mais sa beauté n'est pas aussi frappante que sur les photographies que j'ai vues d'elle. Sa démarche est plus athlétique que gracieuse. Mais aujourd'hui, vêtue sans prétention d'un jean et d'une chemise de suède et avec ses cheveux rassemblés en une courte queue de cheval, Severn Cullis-Suzuki cadre bien avec son environnement. "Ces rochers?" souligne-t-elle en désignant un bizarre assemblage de pierres. "Ils ne sont pas du tout à leur place." Elle a raison. Jetés au milieu du grès naturel de la côte afin d'aider à contenir l'érosion, les énormes rochers gris jurent autant avec ce qui les entoure qu'un jambon dans un restaurant végétarien.
Severn Cullis-Suzuki, environnementaliste, reporte son attention sur l'horizon. "Cette ville a tellement changé en quatre ans", remarque-t-elle, les yeux fixés sur le paysage ou, peut-être, sur l'avenir.
Fraîchement émoulue de Yale, elle n'a que 23 ans. Elle a obtenu un diplôme de premier cycle en écologie et en biologie de l'évolution, et son curriculum vitæ est presque trop beau pour être vrai: prix du Programme des Nations Unies pour l'environnement (reçu à l'âge de 13 ans); conférencière depuis déjà une décennie; participation à divers forums des Nations Unies; contribution à la rédaction de la Charte de la Terre (plan de santé environnementale produit par un comité présidé par Mikhaïl Gorbatchev); articles pour la revue Time; introduction au temple de la renommée de Vanity Fair.
Mais c'est un événement en particulier qui l'a propulsée dans la sphère publique. En 1992, âgée de 12 ans seulement, elle livre au premier Sommet de la Terre à Rio de Janeiro un discours simple mais passionné devant une salle remplie de décideurs et de dignitaires du monde entier. "Je ne suis qu'une enfant", plaide-t-elle avant de terminer 360 secondes plus tard sous un tonnerre d'applaudissements. L'abordant par la suite, Al Gore lui dit qu'elle a livré le meilleur discours qu'il ait entendu à Rio.
Six minutes ont suffi à transformer la petite fille de David Suzuki en une puissante personnalité médiatique. Plus que toute autre chose, c'est ce discours qui fera de Severn Cullis-Suzuki la nouvelle tête d'affiche du mouvement écologiste. Ce bond vers l'avant, elle semble prête à le faire. Peut-être.
À 8 h 45, au Surrey Arts Centre, en banlieue de Vancouver, Severn Cullis-Suzuki sort des coulisses et se rend lentement, presque timidement, au micro. "Pensez-vous qu'on pourrait éclairer un peu la salle?" demande-t-elle. Après avoir adressé quelques remarques préliminaires à son auditoire de fonctionnaires réunis à l'occasion d'un forum annuel du personnel, elle entre dans le vif du sujet. Elle parle de son séjour chez les Kayapos, une tribu isolée de l'Amazonie. Elle parle de l'importance de manger des aliments produits localement et du fait qu'il faut souvent traiter les problèmes environnementaux comme des préoccupations sociales. Elle soulève la question du "rétrécissement intellectuel" de la culture mondiale, résultat inexorable de l'abandon de sociétés entières au mastodonte du développement: on y a même perdu des langues complètes, souligne-t-elle. Sa main frappe le podium et le micro amplifie le choc. "Désolée! dit-elle en riant. Je m'emporte un peu."
Son discours passe aussi bien qu'un bon dessert. Chose certaine, elle a un talent naturel pour parler en public; elle est à l'aise et son exposé est fluide. Je découvrirai plus tard qu'elle a élaboré ce discours à partir d'exposés antérieurs. Mais cela aussi, c'est un signe de professionnalisme.
plus >
|
|