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LES ANNÉES BOOMER
Texte: SARAH SCOTT
Je croyais mes années rock'n'roll bel et bien révolues jusqu'à ce que, au cinquantième anniversaire d’un ex-petit ami, je tombe sur un ancien camarade d’université : David Finlay, alias Finwah.
À 48 ans bien sonnés, ce génial rocker porte toujours les cheveux longs et semble tout droit sorti du début des années 1970.
À cette époque, Finwah était en charge des concerts rock à l’université Queen’s, de Kingston, que nous fréquentions.
Il avait notamment fait venir Genesis durant la tournée Lamb Lies Down on Broadway.
Grâce à Finwah, nous allions aussi à des concerts hallucinants aux États-Unis ceux de Grateful Dead, par exemple.
Nous voyagions en autobus, et en musique s’il vous plaît : la sono était excellente.
Si beaucoup d’entre nous occupent aujourd’hui des postes importants dans les domaines du droit, du cinéma ou des affaires, Finwah, lui, n’a jamais abandonné le rock, et il le vit toujours à fond. Il gagne sa vie en assurant le transport, par terre et par air, des gens qui veulent assister aux concerts de leurs idoles (U2, Madonna, les Stones…). Son employeur, ETS (Event Transportation System), dont le siège social se trouve à Mississauga, est la première entreprise du monde dans ce domaine. Bon an mal an, ETS s’occupe du transport d’environ 100 000 amateurs de rock, dans le monde entier. Pour ces gens, dans la quarantaine, l’heure n’est plus à amasser quelques sous pour noliser un bus : ils ont les moyens de revivre leurs folles équipées de jeunesse dans de meilleures conditions, et ne s’en privent pas. Ainsi, une nouvelle ère du tourisme rock est née. Après tout, les gens prennent bien l’avion pour se rendre aux Masters, à Wimbledon, ou dans les théâtres de Londres ou de New York : pourquoi pas pour assister à des concerts rock ?
Deux mois après avoir croisé Finwah, j’ai pris l’avion pour Dublin, en route vers un méga-concert de U2 à Slane Castle. Quatre-vingt-dix Nord-Américains comme moi, et 1 500 personnes venues d’un peu partout en Europe, avaient choisi ETS pour s’y rendre. Les Irlandais de U2 ne forment pas un groupe comme les autres : ils sont d’authentiques prophètes du rock, qu’un véritable lien spirituel unit à leurs fans ; ceux-ci, loyaux jusqu’au fanatisme, connaissent par cœur toutes leurs chansons. Finwah est du nombre : il a assisté à 40 concerts de U2, dont 18 pendant la tournée Elevation Tour. Cela fait bien sûr partie de son boulot pour ETS, mais il n’aurait pas raté la bande à Bono de toute façon. « J’aime la façon de penser des gars de U2, dit-il, j’aime leur musique, une sorte de mélange de punk et de gospel. » Finwah est l’incarnation type du rocker d’un certain âge. Il a un bon job, paie ses impôts, gueule contre les restrictions budgétaires dans l’enseignement public. Il aime bien jardiner chez lui, à Kingston, où il vit avec sa femme Kim. Ils ont deux enfants, aujourd’hui dans la vingtaine, qui ont assisté avec papa à des tas de concerts rock. « La première fois qu’ils ont vu U2, ils avaient respectivement 9 et 11 ans, raconte Finwah. C’est une affaire de famille, je voulais leur transmettre mon expérience. »
Plus que deux jours avant le fameux concert. Me voilà dans un bus, avec d’autres fans, pour la plupart dans la trentaine ou la quarantaine, venus d’Amérique. Ils ont payé de deux à trois mille dollars pour quatre jours d’immersion dans l’univers U2. Parmi eux se trouvent notamment un programmeur informatique de Boston, un couple de jeunes mariés venus de Reno et deux blondes mères de famille du Sud des États-Unis, Debra Trohan et Holly Ash, les deux meilleures amies du monde. Il y a aussi David Mairs et sa femme Carol : à l’approche de la cinquantaine, ils se sont offert ce périple pour célébrer la signature d’un gros contrat par l’entreprise de David, à Calgary. Mariés depuis 23 ans, ils ont trois enfants. Ils ont déjà assisté à cinq concerts de la tournée. « Nous sommes en quelque sorte des groupies mariés », dit Carol en rigolant. Debra et Holly, elles, ont moins le cœur à rire : elles vont à Slane Castle pour consoler Holly de la mort de son père, qui aurait eu 74 ans le jour du concert. Holly a même apporté les cendres pour les enterrer au pays de ses ancêtres.
Nous sortons d’une virée au pub : quelques heures à boire de la Guinness, nous arrêtant de temps à autre pour chanter ou écouter le baratin de nos guides. Je me mets en quête d’un restaurant chinois avec Finwah et Don McVie, le président d’ETS, lui aussi diplômé de Queen’s. En fait, c’est grâce à U2 si ETS a pu survivre aux fluctuations du marché des tournées rock. En 1983, l’entreprise a frôlé la faillite après avoir assuré le transport de 20 000 personnes à un festival genre Woodstock, dans le désert américain. Ancien scout, McVie avait tenu à offrir aux voyageurs leur propre terrain de camping, avec douches et casiers fermés à clé ; ETS a perdu un demi-million de dollars dans l’aventure. La société en était encore à se remettre de ce désastre quand McVie a vu pour la première fois Bono en concert à la télé, en 1987. Il chantait Sunday Bloody Sunday, qui évoque, on le sait, l’assassinat en Irlande du Nord de manifestants catholiques par l’armée anglaise en 1972. « J’ai ressenti comme une secousse sismique », se souvient McVie ; peu après, il a décroché le contrat de transport pour les amateurs de U2 à travers le monde.
Déjà vendredi, la veille du concert. L’autobus roule, nous approchons du pittoresque village de Howth, juste à l’extérieur de Dublin. Soudain, le chauffeur nous annonce une halte imprévue : Bono doit aujourd’hui assister à Howth aux funérailles de son père. Nous arrivons juste à temps devant une église de pierre grise pour voir entrer The Edge, le guitariste de U2, sans son traditionnel bonnet. « La nouvelle de la mort du père de Bono m’a atterrée », confie Phoenix, une chanteuse new-yorkaise dans la trentaine. À l’annonce de ce décès, elle s’est ruée acheter son billet pour Slane, réglé avec la carte de crédit de sa mère ; elle est venue avec sa copine Beth Hauptman, de Denver. Elle poursuit : « Je suis U2 depuis 20 ans. Impossible d’imaginer ma vie sans cette musique. » « U2, c’est un mode de vie, renchérit Beth. C’est dans l’âme. Oh mon Dieu, le corbillard est là ! » Collées l’une à l’autre, les deux femmes regardent Bono, avec son fils de deux ans, descendre d’une voiture ; sa femme Alison, vêtue avec un goût exquis, tient dans ses bras le dernier-né du couple et suit avec leurs deux filles. Certains admirateurs s’avancent pour prendre en gros plan la star en deuil et le corbillard croulant sous les fleurs. Bono semble ne pas s’en rendre compte, mais le moment est étrange. Même en retrait, de l’autre côté de la rue, je me sens un peu comme une voyeuse, une intruse : c’est un moment si intime. Mais je me dis que ça fait partie de la vie, du voyage : il n’y a pas que le concert après tout... Quand nous remontons dans le bus, le chauffeur annonce : « Vous étiez aux funérailles du père de Bono. Pas beaucoup de gens pourront en dire autant ! »
Quelques heures plus tard, nous descendons aux studios Windmill Lane Recording, où U2 a enregistré ses trois premiers albums. À l’extérieur, les murs sont couverts d’hommages multicolores, œuvres des admirateurs les plus fervents du groupe. Difficile de trouver parmi ceux-ci plus fidèles que ces deux jeunes Serbes de 28 ans qui vivent dans une voiture jaune vif et suivent U2 à travers l’Europe. Après avoir apposé notre griffe sur les murs des studios, nous nous faisons photographier avec les Serbes et leur souhaitons bonne chance dans leur chasse aux laissez-passer pour le concert.
C’est enfin le jour J. Une demi-lune surplombe l’immense scène dressée près de Slane Castle. Grâce à mon laissez-passer « Membre du personnel de la tournée U2 », je ne suis qu’à six mètres des barrières qui protègent la scène. Le concert va commencer. Les cheveux noirs jais de Bono fument sous la chaleur des projecteurs. Très émouvant, le leader de U2 dédie le concert à son père (« Merci mon Dieu d’avoir arraché mon père à sa douleur ! »), et il attaque Sunday Bloody Sunday. Je me retourne, je regarde la foule : 88 000 personnes, dont un grand nombre de jeunes Irlandais éméchés, chantant chaque mot d’une chanson qui évoque pourtant des événements vieux de 30 ans...
Le lendemain, David, Carol, Holly et Debra, enfiévrés par leur soirée, parlent du concert ; ils y ont assisté debout, à environ 50 mètres de la scène, sans cesse bousculés et projetés vers celle-ci à coups de coude par la jeunesse irlandaise émoustillée. « Jamais autant de gens ne m’avaient touchée à tant d’endroits », lance Carol. « Je ne laisserais jamais mes enfants adolescents aller à un concert comme celui-là », ajoute Holly, indignée.
Mais Carol et Holly se remettent vite de leurs émotions. Dès le lendemain, à 2 h du matin, elles font la fête avec nous dans un bar discothèque de Dublin. Ayant fait du charme au DJ, elles ont réussi à le convaincre de balancer quelques titres de U2. Rock’n’roll ! J’aime ça… autant que dans le temps !
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