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SWING DE LUXE

Texte: PAUL ROGERS

Il y a presque deux heures de route entre l'aéroport de Halifax et Fox Harbour.

La route traverse des forêts de feuillus et sillonne des champs sous le regard des vaches et des moutons, avant de se terminer en T à Wallace, un vieux village de pêcheurs.

C’est à se demander dans quel coin du nord de la Nouvelle-Écosse se cachent le nouveau centre de villégiature et son somptueux parcours de golf.

Tout à coup surgit de la broussaille une haute clôture de métal menant à une imposante entrée bordée de colonnes. À l’intérieur de Fox Harb’r Resort (on a conservé l’orthographe écossaise), le paysage se métamorphose en rubans d’allées immaculées et d’étangs bordés de rochers. Après avoir longé une piste privée où atterrissent des golfeurs en hélicoptère, j’emprunte un rond-point ornementé pour atteindre le pavillon en pierres de taille. De son promontoire, il surplombe les eaux bleu acier du détroit de Northumberland. Du coup, je suis à la fois attiré par l’opulence des lieux et frappé par leur étrangeté.

Il ne reste que quelques heures de soleil et j’ai hâte de m’y mettre. Barry Scott, responsable de l’entretien du parcours, vient de terminer sa journée et se cherche un partenaire. Après quelques balles d’échauffement, nous montons dans sa voiturette pour rejoindre le deuxième neuf. Pendant que nous nous échauffons au dixième trou, mon regard survole l’immensité de la côte. À l’horizon, un palourdier navigue en solitaire.

Rougeaud, avec son cou imposant, ses cheveux en brosse dissimulés sous une casquette et son pull en fourrure polaire, Barry ressemble à un joueur de hockey. Comme nous avons le temps de jouer neuf trous, je propose une partie par trou. Son handicap est de quatre, m’informe-t-il, en ajoutant aussitôt : « Mais je n’ai pas joué depuis cinq semaines. »

D’un commun accord, nous décidons de prendre le départ des pros – l’« éreintant », comme Barry l’appelle. Entre le premier tertre de départ et le dernier trou, Fox Harb’r s’étend sur une impressionnante longueur de 6 500 mètres. Le dixième trou, une normale 4 en descente, oblique vers la droite avec des fosses qui en protègent l’angle et un vert aussi pentu qu’une croustille. Au onzième, je réussis un bogey, ce qui, avec un coup de pénalité de Barry, nous met à égalité.

Mais je n’arriverai pas à gagner un seul trou. Au dix-septième, il peut déjà fermer les livres. Ce n’est que plus tard, autour d’un bol de soupe aux fruits de mer, que Barry confesse avoir été champion régional de parties par trous au Québec. Et bien qu’il n’ait pas joué depuis un certain temps, il frappe 300 balles par jour en prévision de la coupe Beagle, un tournoi de fin de saison tenu à Frédéricton et où, à l’en croire, on boit autant qu’on joue au golf.

Fox Harb’r est né de l’imagination de Ron Joyce, le roi canadien du beignet. Cofondateur de Tim Hortons, Joyce a grandi tout près, à Tatamagouche. Ayant fait fortune dans les beignets et le café, il a fondé des camps à l’intention des enfants défavorisés partout au pays et a trouvé en Fox Harb’r un investissement qui lui convenait.

Mister Joyce (comme les employés l’appellent avec déférence) a investi 40 millions de dollars dans Fox Harb’r – il prévoit d’y consacrer 20 autres millions – et ça se voit. Le parcours de golf et le domaine sont impeccables. Les suites sont meublées de bois foncé et de laiton brillant. Le plancher des salles de bains est en marbre chauffant. Le pavillon, avec ses hauts plafonds aux poutres apparentes et ses lustres de fer forgé, est encore plus grandiose. « C’est un coin de paradis », chuchote avec enthousiasme un employé.

C’est tranquille, le paradis. Dans la salle à manger, un couple d’âge moyen déjeune en silence, en feuilletant le Globe and Mail. Un quatuor d’hommes parle du temps, particulièrement doux pour la saison. Ce jour-là, personne ne prend le départ avant 10 h 30. « Ici, on peut prendre tout son temps », dit Mark Dacey, le professionnel du club.

C’est quand même agréable de prendre son temps, me dis-je en jouant tranquillement un 18 trous à pied. (Contrairement à beaucoup de nouveaux parcours, Fox Harb’r ne comporte ni dénivelées exagérées, ni distances interminables entre les trous et s’effectue facilement à pied.) La plupart des trous ne sont pas bornés par des arbres, mais par le rouge ambré des fétuques. Comme sur les légendaires parcours d’Écosse et d’Irlande, les allées balayées de vent sont toutes en replis. Toutefois, le puriste que je suis préférerait un sol légèrement plus ferme qui permette l’approche roulée qu’on pratique sur les allées dures comme pierre de Grande-Bretagne.

Je n’ai pas à répéter l’épreuve des éreinteurs : le parcours, dessiné par le célèbre golfeur amateur canadien Graham Cooke, se joue très bien en partant des jalons du centre. Certains trous exigent que l’on joue le tout pour le tout mais, en général, il y a peu de trajectoires forcées qui disqualifieraient d’emblée les petits golfeurs (comme Joyce, qui voulait un parcours que les profanes puissent effectuer tout en s’amusant). L’allée dégringole vers la mer où l’on distingue un port de plaisance, un phare et, à gauche, le manoir de Joyce. Par temps clair, on peut même apercevoir, de l’autre côté du détroit, la silhouette de l’Île-du-Prince-Édouard.

Bien entendu, il y a autre chose dans la vie que le golf. À Malagash, à une vingtaine de minutes à l’est, on peut goûter les vins primés des vignobles Jost, y compris un vin de glace très doux.

À l’ouest se trouve Pugwash, une petite ville qui vivait autrefois de l’industrie forestière et de la fabrication de la brique, et où l’on exploite aujourd’hui une mine de sel. Comme en témoignent ses panneaux routiers en gaélique et son festival culturel des Highlands, le Gathering of the Clans, qui se tient au début juillet, Pugwash a conservé sa culture écossaise sans prétention. Un soir, je m’y attarde au coucher du soleil pour manger chez Mahoney’s, un endroit accueillant au bord de l’eau. Plus tard, je m’arrête au dépanneur, en quête de tablettes granola à glisser dans mon sac de golf, mais le commis n’a jamais entendu parler de ce produit.

Le lendemain, je reviens dans les environs de Pugwash pour faire l’essai du parcours de Northumberland Links, plus sauvage que son voisin. Le pavillon de style institutionnel évoque une école primaire ou un hôtel de ville. Malgré un fort vent, les golfeurs sont sortis tôt. Emmitouflés en ce froid matinal, ils galopent d’une colline à l’autre en tirant leurs bâtons sur des chariots. Comparativement à Fox Harb’r, cela me semble une introduction plus authentique au golf néo-écossais.

Pourtant, comme chaque fois que je m’aventure loin de Fox Harb’r, il fait bon revenir à cet élégant lieu de villégiature. Le dernier jour, je déjeune tard. Le repas qu’on me sert est sans doute le plus magnifique de mon séjour : églefin fumé poché au lait et au sirop d’érable avec oignons rouges et poivre au citron, accompagné de pain entier aux graines de lin. L’équilibre entre la douceur du sirop et le goût salé et fumé du poisson est parfait. Étrange ou pas, le luxe a ses attraits.

 


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