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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Depuis plus de 30 ans, la radio de Radio-Canada offre cette tribune aux auteurs afin de promouvoir la création littéraire canadienne. Pour une troisième année, enRoute est fier de s’associer aux Prix littéraires de Radio-Canada/CBC Literary Awards en publiant les textes gagnants en anglais et en français.

Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.



Premier prix
Poésie

« COMMENT VOIR LE POISSON ROUGE DANS L’EAU ROUGE DU BOCAL »

Texte : KIM DORÉ

1   |   2   |   3   |   JUILLET '04


SYNTAXE DES CHOSES QUI TOMBENT ET QUI S’ENLISENT


À la mémoire cruciale de Roland Giguère, poète, peintre et graveur.


Des hommes grands gros gras saignants
des femmes minces fines douces fluettes
un peu fées mais aussi très flammes
des hommes grenouilles
des femmes flasques
des enfants désossés
des pyramides de farine
du sang perdu
de la peau morte
des hommes vagues et lisses sans écume
des femmes algues eau stagnante
et sous cet agglutinement d’êtres
un homme réduit à sa plus simple expression
un homme essentiel
meurt lentement
la poitrine ouverte la bouche cousue.

Roland Giguère, L’âge de la parole.


Vois-tu la terre entaillée de petites rigoles
des enfants morts depuis trop longtemps
ont creusé par ici une tombe carrée
de sable et d’eau ce grand lac vide
d’où la vie s’écoule encore nous
l’avons choisi comme on choisit
sa fin un soir de canicule pour
voir ce qu’on en dit ce qui
en reste mais aussi la vase
où s’enfoncent les mots
l’axe où ils retombent
avec les couteaux
lancés au hasard
du monde.


Le monde
je me demande
vers quels rivages
l’infection se déverse
c’est par là il me semble nous
avons eu deux et mille ans le long
du même fleuve noyeur d’amour imagine
la parole et les bombes enfouies dans la mer
tous les corps anonymes qui remontent mine de rien
imagine tant de temps et pourtant nous n’avons pas changé.


C’est par là nous étions deux ou mille somnambules
à chercher du vrai dans le noir à s’arracher
la tête pour ne pas s’enfoncer corps
et biens dans le désastre et
pour continuer à vivre

il fallait sans cesse
inventer des mots
moins laids
que les hommes
toute une langue à nommer
les monstres et les nouveaux virus
c’était ça l’âge de la parole avant la glace et
les recommencements mais nous avons tout oublié
en même temps que les formules à marcher sur l’eau
rien tu vois nous n’avons rien appris des noyés en surface.


J’insiste les damnés aussi ont leur rivière
sacrée je le sais parce qu’un jour
malgré les empreintes et
les prières quelqu’un
a cessé de m’aimer
comme la marée
polit les pierres
exactement.


Ce matin-là
ce jour immense
j’ai bien failli mourir
de soif ici même où le courant
nous mène avant la débâcle à l’heure de la chasse
ici où le poète se pose au pied d’un arbre et respire sans bruit :

j’en ai connu qui perdaient quotidiennement la vie
comme un pain moisi
quelques-uns de ceux-là l’ont plus tard retrouvée
dans un filet de pêcheur en eau trouble
cachée dans l’ombre d’un mur encore debout
ou dans un ciel de lit par hasard demeuré sans nuages.
     suite...

1   |   2   |   3   |   JUILLET '04

 


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