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LA VISITE S'EN VIENT   (p. 2 de 3)

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La géographie de Santiago est vraiment exceptionnelle. Cerro San Cristóbal coupe la ville de sa banlieue nord, un peu comme les collines de Hollywood séparent la vallée San Fernando de Los Angeles. L’été, le paysage blanchit, comme dans le sud de la Californie ; pourtant la ville est remarquablement verte. De grands arbres forment une voûte dans les rues de Providencia et de Bellavista. Les espaces verts sont nombreux. Et, comme le Mapocho a tendance à sortir de son lit au printemps, il est bordé de terres publiques aménagées en parcs.

Dans les rues, toutefois, il est difficile de préciser le style dominant. À Bellavista, niché à l’ombre de San Cristóbal, un seul pâté de maisons (par exemple, rue Antonia Lopez de Bello) peut évoquer Madrid, Munich, Amsterdam et Los Angeles. Providencia fait penser au West End de Vancouver. Les appartements cossus, avec grands balcons, collés sur de belles vieilles maisons, les jardins impeccables, la qualité de la lumière : tout rappelle Vancouver. En fait, Santiago ressemble à une Vancouver qu’on aurait déposée dans le bassin de Los Angeles.

Impossible de parler du Chili moderne, ou de la « nouvelle » Santiago, sans mentionner le succès international des vins chiliens. Marcela Herrera me dit que 80 % des vins d’Anakena sont vendus à l’étranger, surtout en Grande-Bretagne, mais aussi aux États-Unis et en Asie. Et ce succès se répercute sur tout le secteur agroalimentaire. « Nous sommes en train de développer un nouvel art de la table, m’explique-t-elle. Les gens aiment sortir, aller au restaurant. Il y a cinq ans, il n’y avait que des restaurants chinois et péruviens. Maintenant il y a de la cuisine japonaise, thaïlandaise et même espagnole. » Les restos servant des sushis sont légion, et les nouveaux restaurants sont innombrables. Mais, signe du manque de confiance des Chiliens, les restaurants chics se qualifient toujours d’argentins, s’ils servent du bœuf, et de péruviens, s’ils servent des fruits de mer. Preuve supplémentaire du peu de considération que les Chiliens ont de leur cuisine nationale : dans un pays qui compte 4 300 km de côte et où se pêchent toutes les variétés imaginables de poissons, les gens préfèrent le bœuf aux fruits de mer.

Le succès fulgurant du secteur vinicole a non seulement contribué à raffiner les palais, il a aussi nourri l’orgueil national. Symbole de la récente mutation du Chili, il témoigne de ce qui est encore à venir et de tout ce que les Chiliens peuvent accomplir.

Un soir que je me promenais dans l’Avenida Suecia, le kitsch quartier des bars de Providencia, j’ai eu une autre révélation. Tous les bars de l’avenue ont un thème ; on dirait une sorte de Disneyland où l’alcool coule à flots. Entrez au Louisiana, à l’Inferno, au Red Bull ou au Green Bull (décor country et western à l’honneur à ces deux derniers endroits), et vous entendrez partout le même palmarès de musique pour danser, quel que soit le thème. Mais l’un de ces bars vous donnera un choc : construit comme un bunker, il se nomme Junta. Les garçons y sont tous bâtis comme des armoires à glace et vêtus de treillis militaire. Ici, la dictature n’est plus qu’un thème comme un autre, une invitation à entrer, à prendre un verre, à danser… et à jubiler.

La même ambiance règne aussi dans les vieux quartiers de la ville, comme le Barrio Brasil, à l’ouest du centre-ville, où le style international se mêle au vernaculaire haut en couleur pour créer quelque chose qui ressemble à l’« ancien » style local. Le Barrio est plein de petites maisons carrées peintes aux couleurs tropicales. C’est le coin le plus latino-américain de Santiago. Mais la marche inexorable vers le progrès est déjà amorcée, même ici. Le Barrio sera sans doute le prochain quartier à la mode. À Santiago, un mouvement de conservation commence à peine à voir le jour. Les résidants sont prêts à faire deux heures de route pour aller à Valparaíso, sur la côte, voir le « vrai Chili », mais, dans la capitale même, ils sont trop occupés à se refaire une identité pour mesurer ce qui s’en va.

Et je crois savoir pourquoi. C’est que les habitants de Santiago adorent leur ville et ne voient pas quel malheur pourrait s’abattre sur elle. Plus maintenant… pas après tout ce qu’ils ont vécu. Peut-être ne savent-ils pas encore la place qu’ils occupent dans le monde, mais ils ont au moins une certitude : celle de vivre dans une ville vraiment exceptionnelle.

Un soir, assis sur le toit, à la terrasse du Zanzíbar, un restaurant de la banlieue est, je sirote un pisco sour dangereusement bon en regardant autour de moi. Je suis entouré de jeunes gens, bien vêtus, qui rient de bon cœur. Le soleil couchant dore les montagnes au loin et, à l’ouest, la silhouette urbaine de Sanhattan brille de tous ses feux. Au-delà, bien qu’invisible, se trouve le Pacifique. Les montagnes et l’océan, autrefois des obstacles, sont aujourd’hui devenus des attraits pour un monde en quête de nouveauté. Je commande un autre pisco sour, je me cale dans mon fauteuil et j’attends.

J’attends que la foule arrive enfin dans cette ville magnifique. [ ]


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