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LA VISITE SEN VIENT
La mer, la montagne, et une liberté nouvelle, Santiago a tout pour elle. Si la capitale chilienne ne le sait pas, le monde, lui, sen doute.
Texte : ARJUN BASU
1 | 2 | 3 | JUILLET '04
Sur la Plaza de Armas, un prédicateur zélé menace les passants des foudres de lenfer. À ses pieds, une volée de pigeons picore tranquillement, en quête daliment corporel plutôt que de nourriture céleste. Sous une tonnelle, des vieux jouent aux échecs, entourés dautres vieux qui observent leurs moindres coups. Des amoureux, des familles et des touristes occupent les bancs de parc. Des statues de personnages historiques et de politiciens ornent le square. Des rangées de palmiers montent la garde telle une haie dhonneur. Quelquun prend une photo. Le prédicateur aux allures de poète romantique cherche par tous les moyens à drainer un public. Il ny arrivera pas. Il est trop furax. Il voue lhumanité entière aux gémonies. Les gens qui déambulent sur cette place, au cur de Santiago, nont pas, eux, le goût de la colère. Loin de là.
Survivre à une dictature a de quoi vous mettre le cur en fête. Mais survivre à une dictature pour constater quelques années plus tard que votre ville et votre pays sont devenus la réussite économique du continent a de quoi vous faire jubiler. Voilà qui décrit à la perfection létat dans lequel baigne aujourdhui la capitale du Chili : elle jubile !
On le voit à la splendide architecture des tours à bureaux et des immeubles résidentiels qui poussent comme des champignons dans les nouveaux quartiers. On le voit aussi à la rutilance et à lefficacité du métro. On le sent dans les rues piétonnières du centre-ville, le midi. On le goûte dans les restaurants chics de Vitacura ou les bars tapageurs de Bellavista. On le roule dans sa bouche en dégustant les vins locaux ou en calant un autre pisco sour, la boisson nationale.
Comme si les Chiliens, dans leur jubilation, sétaient mis à faire le ménage, à tailler la pelouse, parce quils le sentent
ils sentent que la visite arrive. Quelle sera là bientôt. Ils le sentent parce que des étrangers comme moi viennent les voir, sont éblouis et le leur disent. Santiago est une ville sur le point dentrer dans la gloire. Sa population nen est pas encore tout à fait consciente, mais le climat est indéniable et règne sur la ville. Et puis, cette façon de ne pas se rendre compte de son propre charme en est une vibrante confirmation.
À Las Condes sélèvent des sculptures modernes en forme de tours à bureaux, formant une véritable jungle dacier et de verre. La population locale surnomme le quartier Sanhattan. Les architectes chiliens de ces édifices ont copié sans vergogne certains des gratte-ciel les plus célèbres dAmérique du Nord et dEurope. Mais le résultat est si spectaculaire que la ville sen tire honorablement. En les voyant, on se demande : « Pourquoi mon bureau nest-il pas comme ça ? » Santiago est peut-être sans le savoir lun des hauts lieux de larchitecture moderne.
Toutes ces constructions nouvelles (les gratte-ciel, le métro, laéroport international) témoignent dune seule et même chose : elles sont une projection de ce que les Chiliens aspirent à devenir. Les habitants de Santiago à qui jai parlé sont agréablement surpris : « La ville a changé, et les gens aussi », dit Marcela Herrera, directrice des relations publiques de létablissement vinicole Anakena, à 90 minutes au sud de la ville, lun des 150 producteurs de vin du pays. « Nous sommes en période de transition, poursuit-elle ; il ne reste plus quà acquérir de la confiance. » Tous ceux à qui je madresse me signalent ce manque de confiance et en font le trait caractéristique de la personnalité nationale. Les Brésiliens savent quils sont magnifiques et se fichent de votre opinion, les Argentins veulent vous entendre dire quils sont magnifiques, mais les Chiliens sont polis et timides. Je propose cette analogie aux gens autour de moi, et tous acquiescent. Ceux qui ne sont pas daccord nosent pas le dire, ce qui me conforte dans mon opinion.
Pour mieux comprendre ce qui se passe au Chili, je vais prendre un café avec Marcelo Jünemann, fondateur et rédacteur en chef de Big, une chic revue internationale sur papier glacé luxueux qui traite du monde et de la vie modernes et qui est diffusée partout dans le monde à partir de New York. Jünemann pourrait vivre nimporte où, mais il a choisi Santiago. Cest sa ville natale, il est vrai, mais voici un homme qui a vécu sur trois continents, dont la femme est sud-africaine et qui a une résidence dans les Hampton. Pourquoi Santiago ? « Pour la qualité de vie », répond-il. Big a lancé une édition chilienne afin de « révéler le Chili moderne au reste du monde », me dit Jünemann. Il veut servir de catalyseur et aider ses compatriotes à sortir de leur coquille. « Les Chiliens nont aucune raison davoir peur, affirme-t-il, nous vivons dans le meilleur pays dAmérique latine, il faut les aider à en prendre conscience. »
Jünemann fait valoir le climat, la mer et les montagnes. Difficile de ne pas lui donner raison. Ici, le climat est parfait 8 mois sur 12 (lhiver est humide et frisquet). Les Andes dominent la ville tel un monumental mirage et couvrent la moitié de lhorizon, à lest. Les pentes de ski sont à moins dune heure. Le Pacifique est à 90 minutes de route, à louest, et ses eaux froides baignent une côte semée de plages et de petits villages pittoresques.
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