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LA VISITE S’EN VIENT

La mer, la montagne, et une liberté nouvelle, Santiago a tout pour elle. Si la capitale chilienne ne le sait pas, le monde, lui, s’en doute.

Texte : ARJUN BASU

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Sur la Plaza de Armas, un prédicateur zélé menace les passants des foudres de l’enfer. À ses pieds, une volée de pigeons picore tranquillement, en quête d’aliment corporel plutôt que de nourriture céleste. Sous une tonnelle, des vieux jouent aux échecs, entourés d’autres vieux qui observent leurs moindres coups. Des amoureux, des familles et des touristes occupent les bancs de parc. Des statues de personnages historiques et de politiciens ornent le square. Des rangées de palmiers montent la garde telle une haie d’honneur. Quelqu’un prend une photo. Le prédicateur aux allures de poète romantique cherche par tous les moyens à drainer un public. Il n’y arrivera pas. Il est trop furax. Il voue l’humanité entière aux gémonies. Les gens qui déambulent sur cette place, au cœur de Santiago, n’ont pas, eux, le goût de la colère. Loin de là.

Survivre à une dictature a de quoi vous mettre le cœur en fête. Mais survivre à une dictature pour constater quelques années plus tard que votre ville et votre pays sont devenus la réussite économique du continent a de quoi vous faire jubiler. Voilà qui décrit à la perfection l’état dans lequel baigne aujourd’hui la capitale du Chili : elle jubile !

On le voit à la splendide architecture des tours à bureaux et des immeubles résidentiels qui poussent comme des champignons dans les nouveaux quartiers. On le voit aussi à la rutilance et à l’efficacité du métro. On le sent dans les rues piétonnières du centre-ville, le midi. On le goûte dans les restaurants chics de Vitacura ou les bars tapageurs de Bellavista. On le roule dans sa bouche en dégustant les vins locaux ou en calant un autre pisco sour, la boisson nationale.

Comme si les Chiliens, dans leur jubilation, s’étaient mis à faire le ménage, à tailler la pelouse, parce qu’ils le sentent… ils sentent que la visite arrive. Qu’elle sera là bientôt. Ils le sentent parce que des étrangers comme moi viennent les voir, sont éblouis et le leur disent. Santiago est une ville sur le point d’entrer dans la gloire. Sa population n’en est pas encore tout à fait consciente, mais le climat est indéniable et règne sur la ville. Et puis, cette façon de ne pas se rendre compte de son propre charme en est une vibrante confirmation.

À Las Condes s’élèvent des sculptures modernes en forme de tours à bureaux, formant une véritable jungle d’acier et de verre. La population locale surnomme le quartier Sanhattan. Les architectes chiliens de ces édifices ont copié sans vergogne certains des gratte-ciel les plus célèbres d’Amérique du Nord et d’Europe. Mais le résultat est si spectaculaire que la ville s’en tire honorablement. En les voyant, on se demande : « Pourquoi mon bureau n’est-il pas comme ça ? » Santiago est peut-être sans le savoir l’un des hauts lieux de l’architecture moderne.

Toutes ces constructions nouvelles (les gratte-ciel, le métro, l’aéroport international) témoignent d’une seule et même chose : elles sont une projection de ce que les Chiliens aspirent à devenir. Les habitants de Santiago à qui j’ai parlé sont agréablement surpris : « La ville a changé, et les gens aussi », dit Marcela Herrera, directrice des relations publiques de l’établissement vinicole Anakena, à 90 minutes au sud de la ville, l’un des 150 producteurs de vin du pays. « Nous sommes en période de transition, poursuit-elle ; il ne reste plus qu’à acquérir de la confiance. » Tous ceux à qui je m’adresse me signalent ce manque de confiance et en font le trait caractéristique de la personnalité nationale. Les Brésiliens savent qu’ils sont magnifiques et se fichent de votre opinion, les Argentins veulent vous entendre dire qu’ils sont magnifiques, mais les Chiliens sont polis et timides. Je propose cette analogie aux gens autour de moi, et tous acquiescent. Ceux qui ne sont pas d’accord n’osent pas le dire, ce qui me conforte dans mon opinion.

Pour mieux comprendre ce qui se passe au Chili, je vais prendre un café avec Marcelo Jünemann, fondateur et rédacteur en chef de Big, une chic revue internationale sur papier glacé luxueux qui traite du monde et de la vie modernes et qui est diffusée partout dans le monde à partir de New York. Jünemann pourrait vivre n’importe où, mais il a choisi Santiago. C’est sa ville natale, il est vrai, mais voici un homme qui a vécu sur trois continents, dont la femme est sud-africaine et qui a une résidence dans les Hampton. Pourquoi Santiago ? « Pour la qualité de vie », répond-il. Big a lancé une édition chilienne afin de « révéler le Chili moderne au reste du monde », me dit Jünemann. Il veut servir de catalyseur et aider ses compatriotes à sortir de leur coquille. « Les Chiliens n’ont aucune raison d’avoir peur, affirme-t-il, nous vivons dans le meilleur pays d’Amérique latine, il faut les aider à en prendre conscience. »

Jünemann fait valoir le climat, la mer et les montagnes. Difficile de ne pas lui donner raison. Ici, le climat est parfait 8 mois sur 12 (l’hiver est humide et frisquet). Les Andes dominent la ville tel un monumental mirage et couvrent la moitié de l’horizon, à l’est. Les pentes de ski sont à moins d’une heure. Le Pacifique est à 90 minutes de route, à l’ouest, et ses eaux froides baignent une côte semée de plages et de petits villages pittoresques.

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