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PIGNONS SUR ROUTE (p. 2 de 3)
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Dans les années 1970, le paysage routier nétait plus que « canards » et « hangars décorés », selon les termes utilisés par trois professeurs darchitecture de luniversité Yale, auteurs de Lenseignement de Las Vegas, pour désigner des édifices purement sculpturaux ou fonctionnels. Larchitecture avait troqué la masse et léquilibre pour la distance et la vitesse. La nature cédait le pas à lartifice. Larchitecte torontois Peter Berton sest récemment fait lécho de ce jugement en critiquant, dans les pages du National Post, le nouvel immeuble de lOntario College of Art & Design dessiné par Will Alsop : « Cest de larchitecture-minute. Des formes à décoder instantanément, dans une auto qui file sur lautoroute
Ça tient de lonomatopée, et ça plaît aux masses ! »
Les choses ont commencé à changer quand la voiture est devenue une nécessité plutôt quun luxe ou un plaisir. Lautoroute reliait désormais la ville à la banlieue plutôt quà la campagne. Les grandes enseignes lumineuses des commerces annonçaient lavènement dune culture nouvelle axée sur le gigantisme, la vitesse et lefficacité. « Larchitecvoiture est aussi une "marchétecture", une architecture tributaire des forces du marché », affirme Tom Lewis, professeur au Skidmore College de Saratoga Springs (New York) et auteur du livre Divided Highways : Building the Interstate Highways, Transforming American Life. « Et, poursuit-il, lautoroute a nourri la marchétecture aux stéroïdes. » Pensons aux restos Autogrill, omniprésents le long des autostradas italiennes, aux accueillants palmiers du centre commercial Fashion Island à Newport Beach (Californie) ou à lamas daluminium rutilant du magasin Selfridges à Birmingham, en Grande-Bretagne. Leffet est partout le même : je vois, jarrête, jachète. (Curieusement, Toronto, tristement réputée pour ses autoroutes urbaines destructrices du paysage riverain, est récemment devenue la première ville en Amérique du Nord à adopter un règlement interdisant les nouveaux commerces de détail à accès motorisé seulement.)
La vitesse a fait gonfler le bâtiment. Lautomobiliste circulant plus vite, limmeuble a dû grossir pour se faire voir. Des structures à vocation utilitaire, comme les ponts, ont pris des proportions monumentales, voire sculpturales. Et le pare-brise, notre fenêtre sur le monde, ne cesse de sélargir. Herbert Muschamp, critique darchitecture au New York Times, écrivait dernièrement, à propos du paysage urbain de Los Angeles : « Pour que larchitecture de la ville devienne un tout cohérent, il faut prendre sa voiture et circuler au hasard dans les rues en tournant le pare-brise tantôt ici, tantôt là, telle une lentille, et faire défiler les images, les unes après les autres, comme dans un photomontage de David Hockney. »
Cest ainsi sans doute que les concepteurs avaient imaginé le coup dil du visiteur sur la Barcelone des Olympiques, et fait construire pour loccasion un chemin de ceinture, la Ronda del Litoral, qui plaçait les plus riches atouts de la ville (son littoral, sa silhouette urbaine et le village olympique) dans lil de lautomobiliste. Lun des magnifiques ponts de Santiago Calatrava (comme il sen trouve aussi à Séville, à Rotterdam et à Bilbao) y donne accès à la banlieue en cumulant les fonctions dartère et duvre dart. De même, lautomobiliste qui entre à Melbourne par lInternational Gateway se voit offrir un beau jeu de formes géométriques aux couleurs primaires. Une poutre jaune dessine un arc futuriste au-dessus du panorama urbain et un mur orange fait office de déflecteur sonore. Leur aspect se modifiant avec la distance et la vitesse, 39 colonnes écarlates se présentent de prime abord comme un mur plein, qui vole en éclats lorsquon sen approche. Le visiteur est ainsi convié à découvrir le dynamisme de Melbourne avant même dy mettre les pieds, dans le confort de sa voiture.
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