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Prix Littéraires Radio-Canada – Premier prix – Poésie

POUR DU SOLEIL ANATOLE

Texte: TANIA LANGLAIS


Pour Anatole, mort à huit ans.
Fils de Stéphane Mallarmé, qui n’aura jamais réussi à
terminer son poème Pour un tombeau d’Anatole, ne laissant
que des notes inachevées, d’une fascinante modernité.

je ne dors pas
si je suis venue c’est pour me faire prendre au jour
après le jour le drame c’est Anatole
chemise blanche dans la lumière de mai

imaginer pour peu qu’Anatole
eût été sauvé par un poème
comme la chambre déjà vide
de tes petits vêtements
je pense à toutes ces lettres qui circulent
avec les chats dans les rues
rien ne peut plus faire de bruit
je suis fatiguée Anatole
fatiguée morte
et ton silence dans mes bras n’y fera rien
comme soleil à midi

tu m’as donné ce jour-là
arraché de la main gauche
un bouquet de mandragore
comme un trou de mémoire
Anatole la mort est impatiente
déjà la clarté éclabousse
par ta petite main gauche

un endroit pas possible cette douleur
restera entre Anatole et moi
enveloppés dans une couverture
je n’ai rien à expliquer
plus une chemise propre
pour demain Anatole
non rien à t’expliquer
sauf que la littérature
c’est pareil à une maladie
tu vois la fiction
ça tousse du sang
et tache tes habits

il joue sur le trottoir
mon ange veut faire la course
dépasser la lumière en filant
plus vite que le jour
en y pensant bien
la fin ça peut venir d’ailleurs
c’est très clair c’est rien
qu’un jeu sur le trottoir d’en face
avec de la lumière dedans

je n’ai jamais rien dit
à moins que ce ne soit raté
depuis ta maladie, ta balançoire reste
le plus grand jour de ma vie
tu as lu sans tousser
Anatole tu n’étais plus malade
tu vois c’est que ça par terre
y’a tes jouets depuis
et la mer qui revient chaque jour
avaler tes petits vêtements de marin

depuis le temps que j’attends là
à retenir mon souffle
depuis le temps qu’ils y pensaient
quelque part me repêcher
verte surtout, morte vraiment
on dira la fille portait toujours des robes
cette fois elle en avait assez

je t’invente hier encore dans le soleil
petit bonhomme, herbes folles
Anatole pardonne-moi
la fille que je ne serai jamais devenue
surtout retiens bien ton souffle
parce qu’on ne sait jamais le désastre
à quelle profondeur au juste ça arrête de faire mal

Anatole s’est penché légèrement
si légèrement c’est tout
du côté accidentel des choses

tu n’en reviens pas du temps que ça prend
je veux dire c’est pas possible le lieu
dérisoire que ça peut prendre les choses
si seulement ça pouvait respirer
sans gâchis comme dans les livres

ça n’en finit plus autour de moi
ça disparaît même l’Amérique
c’est Anatole
sûrement qui l’a ôtée

rien ne se passe non rien ne meurt
même en été c’est la maison perpétuelle
même qu’il n’est pas mort tout à fait
du deuxième on l’entend presque dire
et c’est toujours la même voix
non rien ne se passe non rien ne meurt
Anatole c’est la maison perpétuelle

ce sont des choses qui arrivent
comme les gestes d’Anatole
imitent les miens durant l’été
on se demande pourquoi
ça appartient aussi à d’autres
les choses qui arrivent
jusqu’à l’inimitable
même du bout du monde
même les yeux fermés

même qu’au contraire ça exagère
et je n’arrive plus nulle part
depuis l’heure du midi ça n’arrête plus
cette histoire d’enfant mort
ça traverse la cour
et partout dehors ça ne laisse plus
aucune raison de croire
aux grandes inondations
du soleil renversé

si jamais je trouve le soleil quelque part
comme n’importe quel accessoire
pour peu je lèverais ma robe
un peu partout pour que je l’aime
Anatole il dit c’est comme au cinéma
pour que ça continue de rouler
le soleil quelque part je t’en prie
ferme la porte

jamais connu de journée plus douce
qui ait frappé devant ma porte
les passants ne sont plus seuls à attendre
maintenant que tu déchires le jour

d’autres veux-tu la légende
qui voudrait croire au cirque
de si près les morts
ne se disputent plus personne
ne s’aventure dehors Anatole
tout est bleu si tu voyais
la proie comme c’est beau
quand ça ne se débat plus

mes empreintes laissées sur la vaisselle
je ne pense qu’à ça
une chose une seule
que tu dirais tout bas
comme si de rien n’était
ma jolie rien n’y fera
pour les empreintes faudra sortir
il faut sortir

quel foutoir l’ordre du jour
je n’invente rien ce sont les mêmes mots
les mêmes fantômes
ne passent pas à autre chose Anatole
ce genre de crime ça devient long à transcrire
et presque gênant tout ce foutoir
à chercher le mot juste on perd le pas
je n’invente rien c’est comme ça
je n’ai ni manière ni musique
quand ça brise ça saigne voilà tout

je me préoccupe de plus en plus des corridors
remettre le jour comme il était
que personne ne s’aperçoive, surtout
comme il était, le jour d’avant
tes choses disparues

je m’en vais peu importe
l’endroit du lever le soleil sera là
sans ralentir devant ta chambre
ta caméra, ta caméra
pour peu je te glisserais entre les doigts
avec les preuves retournées de l’image
je m’en vais peu importe
le temps qu’il fait et la photographie
de mon visage tellement
le soleil sera là

c’était je sais plus quand
le bruit d’un chat sur la maison
des douleurs en vacances le bruit sourd
d’un chat sur les poutres
quelle douleur je sais plus
mais ce bruit pour sûr
tu connais la musique

me débattre parce qu’il y a un monde
trois gouttes d’eau ça suffisait
j’étais une fille j’avais la mer
aux genoux
de la fenêtre on aurait pu m’apercevoir
facilement comme toute chose
ses noyés contre la vitre
j’étais une fille même que j’étais peut-être jolie
parmi les choses les choses
un peu comme une raison de croire
que ça suffisait, le monde
que ça suffisait

qu’est-ce que ça peut bien faire
j’ai pas envie ta mort saura attendre
dérobée comme elle bouge endormie
le geste lourd d’Anatole te revient
tellement tu l’entends
se retourner dans ton lit

il suffira d’un rien
mon chat sur le rebord de la fenêtre
l’inconsolable, ou encore la tête
que tu fais

et de longues heures tu n’espères plus
rien que de la fin
de la clarté
voilà que tombe la minute
avec ce que tu as promis
là où tu vas plus de hasards
et l’histoire, l’inconsolable
plus loin ça cesse, que tu te dis

je trouve qu’il fait salement froid dans cette histoire
et qu’on nous aura bien eus
tous les après-midis dans le tiroir à vieux journaux
ça fait pitié à voir ça met en pièces
tout le temps de la poussière
et ça reste, les lettres d’amour
d’ailleurs personne ne sait par où elles passent
celles qu’on reçoit toujours en retard

comme un voleur de beau temps
je n’ai pas l’habitude d’être clair
mais quand tu m’arrives le dimanche
dans tes petits vêtements Anatole
je sais pourquoi on tue

la chaleur de midi mon chat dans la lumière
rien que l’espace rien d’autre
que du jour ajouté du reste je ne sais plus
très bien ce que j’attends des choses
d’habitude ça marche dos à la légende
la chaleur de midi sera mon chat dans la lumière
et longuement, nous nous mentirons

rien ne va non rien de rien
que l’échelle au bas des cartes
et sa légende pour tout le monde
calcule la distance c’est bien connu
je ne supporte pas le territoire
accidenté du sang dans mes cheveux
je serre les dents : quelque chose restera
des déserts que j’accumule

la fin ça échappe
aux calendriers des maladies
sous le papier peint des murs
ça fait partie des gestes à ramasser
jusque-là ta main pendait
avec le reste au bord du lit

sûrement le vent qui a ôté
les chats à venir
déjà ça passait pour mort
et me faisait défaut
contre la vitre accomplie d’avance
le reste du jour je n’y toucherai pas assez
ton petit veston petit matelot assez

je ne t’aurai pas connu
images de toi tant qu’on voudra
Anatole les méchants c’est pas nous
un peu plus c’est le bon temps qui meurt
tes petits doigts sur ma douleur
ta vie je n’y toucherai pas
c’est le bon temps qui est mort
cinq minutes pour du soleil
s’en vont noyer tes cheveux
d'octobre dans le lavabo

surtout ne te réveille pas maintenant
les disparus s’accumulent comme une fin du monde
ou autre chose encore va savoir
pourquoi ça crie au feu et ne tient pas debout
les femmes de chambres adossées aux penderies
le plus clair du temps la débâcle pourtant
ça arrive que dans les livres

croyez-moi je m’exerce à mieux mentir
tous les matins quand je bois
aux yeux d’Anatole les yeux d’Anatole
m’empêchent de tuer

j’en sais rien vraiment
que peu de choses très peu
j’entends derrière on jase
sûrement la mort viendra pendant l’été
ne portera pas de chaussures
tout comme toi j’en sais rien
mais quelque chose derrière s’acharne
à nous suivre comme du mauvais temps

quand tu tousses c’est pire que pire
tard ce soir je n’arrive plus à supporter
ton petit chandail malade
et ne m’explique plus
ni la nuit ni les poumons

c’est comme ça quand il pleure
c’est à tue-tête ou presque
pas besoin d’en rajouter :
le drame est un petit foulard ça va
Anatole le drame c’est ton foulard bleu ciel
dans la lumière de mai

les saisons c’est races de chiens
petits habits de matelot
même déchirés
même plus grands que nature
le hasard quelque part dehors
c’est des hommes qui marchent
pour du soleil Anatole

à défaut de la mémoire
un objet n’importe quoi
un fait divers qui me rassure :
te raconter une histoire, une seule
mais qui soit vraie
pour une fois

il aurait fallu du soleil
un peu plus un peu moins ou encore
qu’on me fasse un bébé bleu
pour aller avec ma robe
par les temps qui courent
on dira rien de mal
souvent je pense ce serait bien
t’entendre respirer
dans la maison que tu voulais

quelque chose s’est tu
la minute est là qui tombe
je n’ai plus de présent
et ça risque d’être long à négocier
ta voix pour un peu de futur

j’ai perdu ton bracelet
j’arrive pas à te dire
au revoir petit je ne peux plus
faire aucun bruit surtout
faire le mort vingt-quatre sur sept
Anatole c’est le jour
après jour sur mes talons

désormais tu es la somme de toutes les maladies
tu ressembles aux capitales que je ne verrai jamais
j’oubliais surtout ne va pas croire
le sang de ta mère et la beauté des fusils

possible que la beauté ça oblige
des inventions, des filles mortes
et la médecine n’y fera rien
Anatole je n’ai plus de patience
pour la suite du jour

Anatole je me soigne
de ta mort
comme je peux

ton petit vêtement dénonce le soleil
je l’ai déjà dit :
les couleurs m’ont échappé
quelque part n’y pouvant plus
la fatigue un soir forcément
Anatole c’est la faute à la fatigue
qui envoie ses chats dormir ailleurs qu’ici
c’est terminé

je cherche du soleil
pour Anatole c’est bien
le moins que je puisse faire
jour après jour malade
il s’approche du mois de mai

dormir comme tout le monde
quelle différence ça fait
je reste prise entre deux pages
et les chats sont là qui persévèrent

j’ai pensé à des choses
des choses brisées des choses
d’une autre chambre
en morceaux dans une minute
tu verras la toile s’enlever
des douleurs j’ai pensé à toi
tu te promènes dans le monde
transparent comme le ciel
irrégulier quelque part
ton vêtement par-dessus moi [ ]


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TANIA LANGLAIS poursuit des études littéraires à l’Université du Québec à Montréal. Son premier recueil, Douze bêtes aux chemises de l’homme, lui a valu les prix Émile-Nelligan et Jacqueline Déry-Mochon.


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