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LE PARADIS DURE DEUX JOURS (suite)
Chez les chasseurs (ces sociétés faussement qualifiées de primitives), le temps de travail était réduit au minimum. On ne disait pas le mot travail, on parlait d'abord de la vie. Chez les agriculteurs, la pression augmente d'un cran. Les cultivateurs sont soumis aux caprices du temps, des saisons et de la production. Cependant, il est notoire que dans les rythmes traditionnels, l'agriculteur d'autrefois disposait d'immenses plages de repos, selon les cycles de la nature. Puis, nos vieux ont sacrifié leur vie et leur santé aux autels des manufactures, dans les mines et les usines. Ils se sont tués à la tâche. Le temps de repos est alors devenu enjeu historique. La semaine de six jours, la semaine de cinq jours, la semaine de quatre jours. Nous nous sommes mis à compter le temps, les heures, les minutes et les jours.
Rappelons-nous que certaines religions, en accord avec l'économie, se sont mêlées de l'affaire, déclarant que le travail était une vertu, le sacrifice aussi, que la paresse était la mère de tous les vices et que nous étions sur terre pour nous faire mourir à l'ouvrage. La vie n'est pas une partie de plaisir. Le paradis à la fin de vos jours. Manière de dire que la mort est un très long week-end.
Hier encore, travail signifiait dépense d'énergie physique et repos voulait dire ne rien faire. Aujourd'hui, le travail demande peu d'effort physique. Nous carburons à autre chose. Nous nous usons aux longues réunions, aux recherches d'idées, aux télé-manipulations, aux programmes et boutons de tout acabit. Maintenant, nous avons besoin de la fin de semaine pour retrouver les fonctions normales de notre corps. Nous faisons de l'exercice. Ils seraient renversés, les aïeux, qui montaient et descendaient des montagnes pour le travail éreintant qui les faisait vivre, s'ils apprenaient que nous montons et descendons des montagnes pour le plaisir de nous changer les idées.
Nous attendons le week-end comme on poursuit un mirage dans le désert. Il ne serait pas exagéré de dire que nous mettons tous nos ufs dans ce panier d'espoir. Voilà notre remède, notre équilibre, notre réparation. Or, il se trouve que nous ne respectons pas toujours la posologie. Le travail vient nous prendre jusque-là, quand nous voyageons le dimanche pour être à pied d'uvre le lundi, dans une autre ville, dans un autre pays. Nous finissons par suivre des cours sur la gestion du temps comme jadis nous consultions les médecins ou les prêtres pour avouer nos faiblesses et nos angoisses.
La modernité est une ligne à haute tension. Préparer ses week-ends, ne pas les rater, les protéger, planifier son bonheur, voilà autant de sources de stress. Non, la guerre du week-end n'est pas gagnée. Nous n'avons pas encore résolu le mystère du tendu et du détendu. L'éloge de la paresse et L'éloge de la fuite ne sont pas nos livres de chevet, ils sont loin d'être notre bible. Dans un sens, le week-end est tout ce qu'il nous reste. Il est quand même synonyme de victoire, il représente notre gain personnel et collectif contre ce qui porte atteinte à notre liberté. Sur l'échelle de la qualité totale de nos vies, il vaut de l'or.
Le week-end est une invention que nous ne maîtrisons pas parfaitement. La promotion du long week-end n'est pas une solution: le week-end ne sera jamais assez long pour ceux et celles qui étouffent sous la pression. Ce n'est pas un problème de longueur. C'est d'abord une question de liberté. Ce qui nous ramène au vieux philosophe micmac: qu'est-ce qui nous fait courir ainsi? Nous devrions arrêter de travailler, nous aurions plus de temps pour nous-mêmes.
Nous sommes dimanche soir et je finis mon texte. Dans la pièce d'à côté, ma blonde termine un travail urgent. Demain, c'est lundi. Nous pourrons travailler tranquilles, sans remords de conscience, sans la grosse pression d'avoir à réussir notre week-end. [ ]
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