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TOUT LE MONDE TOUT NU

Texte: CLIVE THOMPSON

Depuis quelque temps, je fouine dans le journal personnel des gens : c'est comme regarder un accident de voiture au ralenti.

Ici, Joel décrit le morne paysage de sa vie professionnelle et raconte son glissement vers le congédiement pour cause d’incompétence crasse (« Je suis le pire loser que j’ai jamais rencontré »).

Ailleurs, une femme avoue qu’elle a une aventure mais ne l’a pas encore dit à son mari. Je devrais peut-être me sentir coupable de fouiller ainsi dans la vie privée des gens ?

Je ne suis pas allé leur piquer leur journal sous leur matelas : c’est eux qui le mettent en ligne à la vue de tous !

Les blogues (contraction de Web log, « journal sur la Toile ») sont la nouvelle mode sur Internet. Sites de confession publique, ils sont mis à jour quotidiennement. Ce sont des pages anodines au premier regard, mais le ton, étonnamment personnel, surprend.

On pourrait dire que les blogueurs ont inversé la peur qu’inspiraient à Orwell les dangers de la société technologique. Au lieu de craindre que Big Brother ne les regarde, ils braquent la caméra sur eux-mêmes. Nous avons passé la première partie de la cyber-révolution à nous préoccuper de protection de la vie privée, mais les blogueurs, eux, s’en balancent. Plus d’un million de personnes ont aujourd’hui un blogue, lu par des dizaines ou même des milliers de gens chaque jour.

« Je n’en reviens pas de la vitesse avec laquelle le phénomène a explosé », s’exclame le Torontois Andrew Smales, qui a fondé Diaryland (www.diaryland.com), un guide en ligne pour concevoir un blogue. Il suffit d’ouvrir un compte, et Diaryland vous crée un blogue avec adresse URL à distribuer à quiconque veut vous lire.

Votre patron vous tombe sur les nerfs ? Vous avez trouvé un site Internet particulièrement rigolo ? Dites-le dans votre blogue. Diaryland informe les curieux, pour qu’ils puissent lire les auteurs les plus prolifiques. Et il y a généralement une tribune libre où les lecteurs peuvent commenter – avec enthousiasme ou sarcasme – ce qu’ils ont lu.

La popularité du blogue tient à sa simplicité. « Les gens aiment que le monde entier soit au courant, presque instantanément, d’une expérience qu’ils viennent de vivre », dit Smales. D’autres sites tels Blogger (www.blogger.com) et LiveJournal (www.livejournal.com) ont aussi vu le jour et connaissent une popularité inouïe grâce au bouche à oreille ; par exemple, Diaryland compte plus de 350 000 abonnés… sans l’aide d’une seule pub.

Si le blogue témoigne d’une transformation de l’utilisation du Web, il est aussi la marque d’une mutation culturelle profonde, puisque ce que les gens vivent d’important prend une place de plus en plus grande sur la Toile. Les blogueurs truffent souvent leurs textes de liens vers d’autres sites qu’ils commentent avec minutie.

« Je vis en ligne toute la journée. Pour moi, naviguer sur Internet, c’est aussi banal que de marcher dans la rue », dit Cory Doctorow, un Torontois d’origine qui possède un blogue très populaire, Boing Boing (www.boingboing.net), où l’on trouve des liens hétéroclites menant tant aux délires antisémites de Richard Nixon qu’à des photos prises à l’aide de téléphones cellulaires. Pour Doctorow, cette façon de collectionner les hyperliens est un moyen pour les blogueurs d’assimiler la masse considérable d’information transmise par Internet.

Les blogueurs ont aussi une façon très originale d’utiliser les liens, en reliant par exemple un mot à un élément qui transformera le tout en blague ou en clin d’œil subtil. Les créateurs d’un « protoblogue » (www.suck.com) reliaient le mot sellout (« trahison ») à leur propre site. Maura Johnson, 26 ans, blogueuse depuis déjà longtemps (www.maura.com), relie souvent un mot de son journal quotidien à une page très antérieure, montrant ainsi comment la mémoire tisse et retisse nos souvenirs. « Ça donne une façon d’écrire tout à fait nouvelle, que le livre ne peut pas rendre », explique-t-elle.

Il reste que l’aspect confession du blogue irrite bien des gens, pour qui toute cette affaire n’est que narcissisme débridé. L’hiver dernier, John Dvorak, éminent chroniqueur de PC Magazine, publiait un papier incendiaire dans lequel il qualifiait les blogues de « plats et ennuyeux », monuments d’exhibitionnisme et inventaires de jérémiades.

Les blogueurs ont répliqué dare-dare, accusant Dvorak de n’avoir rien compris : on ne publie pas, dans un blogue, un texte travaillé, comme un article de revue ou un chapitre de livre, c’est quelque chose qui s’apparente plutôt au punk rock. Tout est dans l’expérience de la chose. C’est de l’ordre de la thérapie ou de l’auto-découverte (ce qui justement fait tiquer les observateurs).

Quand Brad Fitzpatrick a créé LiveJournal, il a été étonné de voir certains de ses amis, par ailleurs posés, se transformer soudain en monstres d’exhibitionnisme. « C’est bizarre, dit-il, les gens ne parlent pas quand ils vous rencontrent, ou ils ne disent que des banalités. Puis ils rentrent chez eux et déversent leurs pensées les plus intimes dans leur journal. C’est docteur Jekyll et Mr Hyde. » Le même phénomène a marqué la vague de la webcam, lorsque des internautes – telle la tristement célèbre Jenni (www.jennicam.com) – se sont mis à diffuser des images d’eux-mêmes prises tout au long de la journée, dans toutes les activités de leur vie quotidienne.

Mais il ne s’agit pas seulement d’étaler son cœur sur la Toile. Les blogueurs vous diront que c’est aussi un phénomène d’intégration au groupe. Un blogue attire souvent une petite troupe de fidèles qui se lisent les uns les autres, relient leurs sites entre eux et tissent des liens étroits. Anna, une blogueuse très prolifique de 23 ans, dit être allée à Chicago et même en Angleterre pour rencontrer d’autres abonnés de Diaryland. Les internautes qui visitent son site (ladieland.diaryland.com) commentent sa vie et lui donnent des conseils : « Si le gars ne rappelle pas, c’est un crétin », lui a-t-on écrit quand elle est sortie avec un marine. Recevoir des réponses fait d’ailleurs partie de l’expérience du blogue. Le lecteur ne lit pas du texte mort, mais participe à un dialogue à niveaux multiples. Dans le monde des blogues, on ne se contente pas de lire le journal intime de quelqu’un, on y entre. « Des adolescentes m’écrivent pour me demander conseil, dit Anna, incrédule. Elles me posent des questions sur l’amour, le sexe, les garçons – elles veulent savoir comment faire. Je n’en reviens pas, je n’ai que 23 ans ! Elles me disent : “Oh, tu es mon modèle, je veux faire comme toi”, alors que moi j’ai envie de leur dire : “Mais lisez-vous au moins ce que j’écris ? Pourquoi faudrait-il faire comme moi ?” »

La vague du blogue va-t-elle s’estomper comme bien d’autres avant elle ? Plusieurs pensent que non. Les blogueurs sont jeunes. « Ils n’ont pas connu le monde sans Internet », dit Evan Williams, le créateur de Blogger. « Pour eux, c’est aussi normal que l’air qu’on respire. » Selon Williams, le blogue, après avoir été une mode, deviendra la norme – une façon courante d’utiliser Internet pour communiquer ses pensées et ses sentiments.

Étonnant ? Effrayant ? Socrate disait : une vie sur laquelle on ne réfléchit pas ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais je doute qu’il ait vraiment voulu dire ça.

 


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