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SACRÉE VIE DE CHIEN

Texte:TIM TAYLOR

On dirait un spa. Quelques clients sont coiffes d'un sechoir a cheveux.

D’autres se prélassent au salon. D’autres encore s’abandonnent à une manucure qui sera suivie d’un massage.

Il y a pourtant quelque chose de différent dans l’air... et d’une autre portée culturelle.

Est-ce en raison des aboiements ?

Je suis descendu dans un hôtel sur 55th Street, mais je voudrais bien m’installer au New York Dog Spa & Hotel. Nenni. Naresh Jessani, le propriétaire, m’explique qu’il reçoit toutes sortes de clients : des pur-sang, des chiens riches et célèbres, des bâtards. « Il n’y a pas de classes sociales chez les chiens », me dit-il en riant. Mais pas question d’accueillir des humains.

Le spa est aménagé dans un bel immeuble ancien de la West 18th Street, dans Chelsea, un quartier à la mode. Avec la reprise, après le ralentissement des affaires qu’a connu la ville à la suite du 11 septembre, un deuxième établissement a ouvert ses portes West 25th Street. Ce dernier est encore plus attrayant, avec son magnifique comptoir d’accueil et son majestueux escalier menant au bureau du vétérinaire à la mezzanine : l’hôtel canin le plus chic qui puisse exister, à coup sûr. Erreur, il y a plus.

« Nous sommes un Marriott, explique Naresh. Confortable et abordable. Bien sûr, nous pourrions demander 75 $ par jour et servir de l’eau d’Evian aux chiens, mais ce n’est pas notre marché. » C’est plutôt celui du palace Ritz Canine où, pour 250 $ la nuit, on offre à votre chien une suite privée (avec magnétoscope), un solarium sur le toit, un jardin à l’anglaise où de l’eau purifiée jaillit d’une fontaine rocheuse.

New York est, sans conteste, la ville des chiens. Ils sont partout, et ils sont chez eux. Les colleys border papotent tranquillement devant Dean & DeLuca. Un jack russell se promène sur Park Avenue sans tenir compte de la circulation. Bien sûr, le culte de la gent canine existe dans toutes les villes d’Amérique du Nord, mais la Grosse Pomme représente, dans ce domaine comme dans tous les autres, le summum.

En 1997, l’American Veterinary Medical Association estimait à 53 millions le nombre de chiens aux États-Unis. Selon l’American Pet Products Manufacturers Association, il y en a aujourd’hui 68 millions. En Amérique du Nord, l’économie connaît un regain et la demande des consommateurs a maintenant besoin d’un exutoire. Le taux de natalité dégringole. La communauté gay s’accroît. Alors, la classe moyenne canine montante constitue un gigantesque marché à exploiter.

De fait, les biens et services destinés aux toutous connaissent un essor partout en Amérique. Des soins holistiques, des préposés à la promenade, des portraitistes et des massothérapeutes. Il y a cinq ans, trouviez-vous, au rayon « Animaux » de votre librairie, des cartes de réflexologie adaptées aux pattes de chien ? Les chiens deviendront-ils le nouvel engouement d’une classe moyenne sans enfants et assez riche pour se payer tous ses caprices ? Les chiens deviendront-ils des consommateurs à part entière ? Bref, sommes-nous en train de perdre la tête ?

Non, estime Stanley Coren, docteur en psychologie, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et auteur de The Intelligence of Dogs. Un mégasuccès de librairie qui fait valoir notamment que les chiens ont l’intelligence d’un enfant de deux à trois ans.

Mais, en cette époque où les chiens portent des imperméables Burberry et participent à des jeux d’aventure au laser au gymnase canin du quartier, un certain dérèglement fondamental n’est-il pas en train de s’opérer dans l’équilibre entre chiens et humains ? « Il n’y a rien de nouveau dans tout cela », répond Coren. Ce n’est pas d’hier qu’on dorlote les chiens. Les pharaons dormaient avec leurs chiens. Les empereurs chinois leur passaient des colliers de diamants au cou. La reine Victoria aurait servi du thé dans une soucoupe à son colley. »

Va pour les aristocrates ; mais pour le commun des mortels ? Le dernier livre de M. Coren indique vers quoi l’on se dirige. Ce sérieux guide pratique, Comment parler chien, culmine dans un recueil de 80 expressions et sons canins (« youah-ouah-wouah », par exemple, signifie « super ! »). C’est un revirement total par rapport à mon désir tyrannique de voir Buster, mon retriever labrador, apprendre ma langue : « Assis. Ici. Sors du lave-vaisselle. »

Coren ne croit pas qu’on ait hissé le statut des chiens. « Au contraire, dit-il, je dirais plutôt que leur statut a régressé. Autrefois, les chiens étaient des animaux de labeur. On avait besoin des chiens à cause de leurs capacités particulières, ce qui leur conférait un véritable statut. Aujourd’hui, on les traite comme des bébés démunis durant toute leur vie. »

Des bébés. Voilà la clé de toute discussion sur la place de cet animal dans la société. Parlez avec des gens qui travaillent dans le secteur des biens et services pour chiens – en constante croissance –, et vous verrez que le concept de chien comme substitut de l’enfant devient évident. « Selon un sondage en ligne, 70 % des gens parlent de leur chien comme s’il était un enfant dont ils se considèrent les parents », dit Naresh.

« Les gens ont moins d’enfants et travaillent de plus en plus », ajoute Julie Anne Lee, fondatrice de la clinique vétérinaire Adored Beast, de Vancouver. « À la maison, le chien occupe une place importante dans leur vie sociale. Il fait littéralement partie de la famille. »

Lee est bien placée pour le savoir. Depuis sa fondation, il y a quatre ans, la clinique homéopathique Adored Beast connaît un immense succès, qui illustre bien les nouveaux liens familiaux tissés entre les gens et leurs animaux de compagnie. Dès le premier examen, d’une durée d’une heure et demie, effectué par Lee et un vétérinaire, une visite chez Adored Beast ne ressemble en rien à une consultation chez un autre vétérinaire. On y entend de la musique douce, des paravents modulent l’espace et les étagères regorgent de produits surprenants – savon hydratant à l’huile d’autruche, aérosol pour la peau à base de lavande et d’extrait de pépins de raisin, etc. Même esprit « noble » que celui de boutiques comme Body Shop ou Lush, et dans le cadre rassurant d’un magasin d’aliments naturels.

Adored Beast, c’est aussi la volonté de faire cesser les injustices subies par nos enfants canins : par exemple, Lee critique avec véhémence la nourriture sèche. Selon elle, les chiens devraient manger de la viande crue, comme leurs ancêtres. C’est un concept plus facile à comprendre qu’à appliquer… Selon le régime 30 jours décrit dans le livre offert à la clinique, le plat du samedi, à lui seul, exige bœuf, œufs, cous de dinde, carottes, patates douces, céleri, persil et ail. Le dimanche, c’est jeûne. Le lundi, on remet ça avec de la dinde, des œufs, des pommes de terre, des carottes, des pissenlits, de la courge et du gingembre. On peut se procurer des mélanges tout faits, mais les prix sont exorbitants. Parmi les produits congelés de mon animalerie préférée, je trouve, en emballages individuels, autruche, bison, poulet et bœuf sans hormones, apprêtés avec des légumes, des os moulus, de l’huile d’olive et un truc appelé « ultra varech ». Un jour, une femme qui sortait du magasin chargée de repas congelés pour chiens m’a dit, avec une fierté mêlée de lassitude : « Mon chien me coûte plus cher à nourrir que moi-même. »

Cela ressemble étrangement aux « sacrifices » que nous ferions pour nos enfants. Pourtant inutiles, selon certains. Scott Taylor est le fondateur de l’agence Hollywood North Canine Training and Talent Agency, de Vancouver. Il dresse des chiens pour le cinéma et la pub depuis plus de 10 ans, et ses chiens mangent de la nourriture sèche. Il est conscient des obligations des humains envers les animaux, mais l’essentiel, pour lui, c’est le dressage. Votre chien, c’est votre enfant ? Vous cuisinez pour lui une heure par jour ? Vous le traitez comme un membre de la famille ? Mais, alors, il faudrait aussi l’« éduquer ». « N’enseigne-t-on pas aux enfants de deux ans à ne pas aller dans la rue ? » lance Taylor. Or, selon Purina, le géant de l’alimentation canine, 81 % des maîtres n’ont jamais amené leur chien dans une école de dressage. Il est bien sûr plus facile de transformer son chien en bête de mode que de le dresser.

Cette conviction que les chiens doivent être dressés, Taylor la fonde sur sa longue expérience. « Autrefois, dit-il, tous les chiens apprenaient à rapporter le journal ou les pantoufles. Aujourd’hui, les chiens sont souvent des êtres névrosés, incapables de comprendre ce qu’on leur demande de faire. »

De retour à New York après ma rencontre avec Taylor, cette phrase m’est revenue à l’esprit pendant que j’observais l’étrange assurance des chiens dans Washington Square Park. Deux rottweilers luttaient avec un vizsla. Un doberman méditait le nez au vent. Un dogue faisait la sieste en émettant de légers ronflements. On entendait au loin des sirènes et des marteaux-piqueurs mais, au parc, tout respirait la tranquillité. Peut-être que dans cette ville si animée, si encombrée, si riche, où les weimaraners de Lexington Avenue portent des pulls de laine irlandais à 6 000 $ et les chows-chows font la file pour une séance de reiki, ces chiens du Washington Square Park étaient la preuve que les chiens de ville ont tous une mission à accomplir.

Cela se lisait sur le visage de leur propriétaire. Le rocker vieillissant dans son jean étroit. Le monsieur chic dans son veston vert forêt. Les deux jeunes au style rappeur, occupés à débattre des mérites du chien d’eau portugais. Je me suis rendu compte que chacun observait son chien avec un large sourire ou même en riant aux éclats. Quarante ou cinquante personnes, rassemblées dans un square, riaient parce que les chiens multipliaient les pitreries.

Puis, tout à coup, on a entendu la musique d’un flûtiste, les marteaux-piqueurs se sont tus et une nuée d’étourneaux se sont envolés, et sont disparus. Les chiens semblaient satisfaits d’eux-mêmes. Ils se sont fait de grands sourires, ont recommencé à se prélasser et à s’amuser. Ils avaient bien le droit, après tout : faire rire, c’est tout un exploit.

 


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