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LE COOL EST MORT, VIVE LE COOL! (p. 3 de 3)
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Asseyons-nous quelques instants dans cette galerie, dans lancien County Hall de Londres, juste en face de Westminster, de lautre côté de la Tamise, et observons comment le courant dominant embrasse ces rebelles. Si la presse clame hystériquement que Saatchi sest établi ici pour faire un bras dhonneur au pouvoir en place, le détail à retenir est que sa galerie est nichée au pied du London Eye. La grande roue gargantuesque et lénorme galerie, illustration éloquente de la grandiloquence de larchitecture urbaine au fil des siècles, se disputent une même manne touristique. Elles cherchent à vendre le même maïs soufflé et la même crème glacée, à attirer ne serait-ce que brièvement lattention des mêmes clients internationaux blasés. Se rassemblent donc en cercle autour du porc mécanisé et coupé en deux quelques étudiants en arts chaussés despadrilles façon 1970, mais aussi des types plus apparentés à la classe moyenne : couples britanniques en blazers assortis, Nord-Américains à lair stressé tout droit sortis de Big Ben et, le top, familles néerlandaises vêtues de lin immaculé dont le père, dune voix forte et assurée, explique le porc à son épouse et aux enfants.
Sans vouloir trop approfondir la question, disons que la néophilie et lanticonformisme forment le courant dominant en ce début de xxie siècle, ce qui intéresse beaucoup Joseph Heath, professeur de philosophie à lUniversité de Toronto. Heath soutient (en personne et dans son livre à paraître, There Is No Alternative: Style, Rebellion and the Myth of Counterculture) que nous, membres du courant dominant, consommons aujourdhui de la rébellion et de lindividualisme, tout comme nous consommions dans les années 1950 des produits qui nous faisaient paraître riches. « Le cool a tout simplement remplacé la consommation tapageuse en tant que hiérarchie du prestige dans la société urbaine contemporaine, me dit-il. Le désir de se distinguer est devenu le moteur même du consumérisme. »
Nous voyons donc à quel point le cool est devenu le courant dominant. Au lieu de miser sur la richesse apparente, les annonceurs nous vendent désormais les mêmes produits (de liPod au PT Cruiser) sur la base de leur contribution à une illusion dindividualité et de rébellion. Cette nouvelle optique du marketing ne change rien au fait quil sagit précisément des mêmes plates transactions de consommation quavant. Cest pour cela que la similitude se répand sans relâche dans les environnements qui se prétendent « petits, uniques et ultrabranchés ». Les idées à la mode qui voyagent à Londres et dans tout le monde occidental réagissent ainsi aux forces irrépressibles des marchés. Ainsi, un nouveau produit cool à Londres (le St. Martins Lane) finit par devenir un produit indistinct et « agoramnésiant » à New York (le Hudson).
Il ny a en soi rien de nouveau là-dedans. Le cool conquis de haute lutte dont se souvient Brouwer était aussi un produit commercialisable et concurrentiel. Ce qui a changé et qui mamène au bout du compte à conclure que les conditions atmosphériques de lOccident urbain contemporain ne sont plus viables pour la forme de vie appelée cool, cest lefficience de ces marchés. Prenons un autre de mes amis qui, jeune homme au début des années 1980, est rentré à Saskatoon, après des vacances en famille à Londres, chaussé de bottes Chelsea. Il arpentait lavenue Cumberland comme un dieu, intouchable, imperméable aux systèmes météorologiques de lesthétique locale. À cette époque, il aurait fallu consentir des efforts énormes pour trouver et importer une paire de bottes capables de rivaliser avec celles-là. En termes déconomie de marché, mon ami a exploité une situation darbitrage, quand un objet se transigeant à bas prix à un endroit donné (des bottes à bout pointu sur Kings Road) nest ailleurs disponible à aucun prix.
Nous arrivons ici au râle dagonie du cool tel que nous le connaissons, puisquau moment précis où nous voyons le cool comme une opération darbitrage, nous lui enlevons toute existence contemporaine. Les marchés ont larbitrage en horreur et lui font une rude concurrence dès quil survient. Cétait déjà le cas avant quInternet permette au t-shirt dAvril Lavigne de faire trois fois le tour de la planète avant le chant du coq.
Donc, comme Brouwer pourrait le demander avec ironie : « Où sont passés tous les branchés ? » Question trompeuse, quand ce qui est cool ne lest intrinsèquement plus lorsque tout le monde sentend pour le considérer comme tel et quon ne peut prouver lexistence de ce que personne ne connaît. Voilà, pourrait-on dire, un koan pour les culturologues contemporains. [ ]
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