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LE COOL EST MORT, VIVE LE COOL!

Vous a-t-il déjà semblé que tout ce qui est censé être cool se ressemble ? Après enquête, Timothy Taylor conclut que le cool ne l'est plus. T'sé veux dire ?

Texte : TIMOTHY TAYLOR

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Je ne pense pas que l’hôtel St. Martins Lane ait sur moi l’effet escompté. Cette plaque tournante de l’urbanité cool, le fin du fin de l’hôtel-boutique à Londres, me donne l’impression de flâner dans un centre commercial. Bien sûr, tous les éléments branchés internationaux sont là : l’hyperconceptuel restaurant fusion Asia de Cuba ; le hall plein d’idées design de Philippe Starck, où l’on peut voir des tables à café lilliputiennes, des chaises aux dorures rococo et des boucles vidéo éthérées projetées sur les portes de l’exclusif Light Bar. Il y a aussi tout l’emballage sensass-moderne de l’immeuble lui-même, d’esthétique néostalinienne à la Wallpaper*, avec ses surfaces blanches, son bois blond et ses flaques de couleurs vives : projections orangées, accents d’un jaune bilieux. Par-dessus tout, ou quelque part derrière le décor, je ne sais trop : la bande-son du courant cool de l’Occident mondialisé, amalgame de deep house et de succès du palmarès.

« Petits, uniques et ultrabranchés, les hôtels-boutiques sont responsables de l’essor actuel des établissements hôteliers en tant que palaces du design, Mecque sociales et joyaux urbains. » Ainsi chante le livret d’une exposition sur les « nouveaux hôtels pour nomades planétaires », présentée récemment au National Design Museum de New York. La popularité du St. Martins Lane ne fait aucun doute. La porte-tambour de six mètres de haut n’a pas cessé de tourner depuis mon arrivée. Le personnel travaille sans relâche. Les valises Vuitton et Samsonite déboulent des taxis, longent le corridor jusqu’aux ascenseurs bleu aquarium garnis d’écrans jouant en boucle des clips de vagues fracassantes qui font léviter les clients sur un nuage sonore de Moby jusqu’au minimalisme blanc perlé de leurs minuscules chambres.

Tout cela serait plutôt cool, compte tenu de mes attentes banales à l’égard d’un hôtel pour gens d’affaires (des oreillers supplémentaires, un port de données), n’était l’impression tenace de faire partie d’un énorme troupeau planétaire. N’ai-je pas déjà vu ces clients du Light Bar ? Cette jeunesse japonaise à la mode, ces jeunes Russes argentés, ces rappeurs américains et cette foule de banlieusards qui s’examinent en se demandant s’ils sont à la hauteur, ne sont-ce pas les mêmes qui prennent place en ce moment même au bar du Sanderson ou du Hudson à New York, voire de l’hôtel Opus, cette oasis pour nomades planétaires à Vancouver la lointaine ? Les Britanniques munis de leur PowerShot S400 en aluminium brossé y sont ; un mannequin d’Europe de l’Est aussi. Et cette banlieusarde rajustant sa bretelle entre deux gorgées d’un énorme caipirinha, ne l’ai-je pas vue dans chaque hostellerie design du monde occidental ? Assis sur un tabouret en forme de molaire, je n’ai plus la moindre idée du lieu où je me trouve.

Appelons cet état l’agoramnésie (n. f.) [du grec agora, place ou assemblée, et amnêsia, oubli] : sensation qu’on éprouve dans un endroit public lorsqu’on est incapable de se rappeler dans quel lieu parmi plusieurs semblables on se trouve. La dernière fois que j’ai eu cette sensation, j’arrivais à Edmonton et je longeais les six kilomètres de fast-foods et de magasins entrepôts qui bordent les artères convergeant vers le centre de pratiquement toutes les villes nord-américaines. Or, si l’hôtel St. Martins Lane, qui réunit les mimèmes les plus cool de l’architecture, de la gastronomie, de la mode, du design et de la livrée du personnel, ressemble à une espèce de produit générique parfumé à la noix de coco et drapé de pashmina orangé, que reste-t-il donc de cool ?

Réponse : rien. Le cool est mort, mes amis. Non pas parce que les grandes marques l’ont coopté, ni parce que j’approche de la quarantaine et que j’ai un enfant. Le cool est mort parce que nous l’avons tué, et mort il restera. Nada y pues nada y pues nada, amen. Le St. Martins Lane n’est pas en cause. Il n’est qu’un mausolée attestant la mort du cool.

Milieu de l’avant-midi. Je marche dans les rues de Londres et j’adore ça. On se croirait au centre de l’univers. Les trottoirs sont bondés de gens bavardant dans les langues de plusieurs continents. Je prends le petit-déjeuner à Soho en regardant les jets passer. Toutes les 40 secondes, un gros-porteur scintille en descendant sur Heathrow, comme guidé par un fil. Ce sont des gens qui arrivent, bien sûr, mais aussi des idées : des idées sur le commerce, la mode, l’alimentation et la technologie ; de vieilles idées fortes ; de nouvelles idées non vérifiées ; des idées qui se déplacent comme des voyageurs indépendants, à leur gré, séjournant là où on sait les accueillir. Pendant un moment, je vois des idées traverser le ciel en un éclair, tout comme celles qu’on met en paquets et qui transitent par des routeurs sur les lignes téléphoniques et les câbles de fibres optiques qui quadrillent l’Occident.

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