ENROUTE TV
  ENROUTE FM
  MEDIA KIT
  AIR CANADA
  LIENS

  DIRECTIVES
  AUX AUTEURS



  


ZEN ET BÉAT

Texte: MARIE BELMONT

Je mène une expérience pour savoir comment bien vivre - pas la grande vie des vedettes du rock ou du cinéma, qui roulent en limo, renouvellent sans cesse leur garde-robe et s’entourent d’une armée de gardes du corps et d’adjoints particuliers. Ce genre de grande vie m’a toujours semblé relever plus du travail que du plaisir. Je m’intéresse plutôt aux vacances que pourrait connaître une grosse légume en puissance, si les obstacles courants – travail, temps et argent – étaient levés. Le lieu doit être retiré, luxueux et offrir de multiples occasions de détente. Sur la Costa Alegre, une plage mexicaine peu connue située entre Manzanillo et Puerto Vallarta, deux propriétés sœurs réunissent toutes les conditions essentielles à mon expérience.

El Careyes est un hôtel de rêve, couleur sorbet, et El Tamarindo est un village de vacances parsemé de petits pavillons exclusifs nichés dans une végétation si opulente qu’on y a récemment tourné un film dont l’action se déroule au Costa Rica. (Tamarindo a aussi un terrain de golf, mais je préfère passer sous silence cette légère imperfection, quoique certains estiment que ce passe-temps est une forme de détente.) Le résultat ? Dans ce milieu aux variables soigneusement contrôlées, j’ai pu dégager les conditions essentielles à la belle vie que je nomme les sept-habitudes-du-très-bien-vivre ».

1. Déléguer les responsabilités. Tout s’amorce sur une note légère quand un chauffeur vient m’accueillir à l’aéroport et m’emporte, moi et mon fourre-tout rempli de maillots de bain et de sandales de plage. Ce trajet est l’équivalent d’un séjour en chambre de décompression, sans rien d’autre à faire que regarder passer les petits villages multicolores. Après avoir payé le chauffeur, je dis adieu à l’argent : pourquoi s’embarrasser de billets de banque et de monnaie quand il suffit de signer son nom et son numéro de chambre sur un pointillé ? Je laisse aussi de généreux pourboires. (Personne n’aime un millionnaire trop près de ses sous.) On m’accueille au El Careyes avec une boisson fruitée au goût de noix de coco et de soleil, et on me conduit à ma chambre comme une vraie VIP. D’abord un peu déçue de voir qu’on ne m’a pas donné une suite sur la mer avec piscine privée (congédiez-moi cet adjoint particulier !), je me rends vite compte que je préfère l’isolement relatif de ma jolie chambre dallée de terre cuite avec vue sur la piscine et l’océan. J’enlève ma montre et je débranche le radio-réveil de ma chambre. Dès le lendemain, je sais dire l’heure d’après le soleil – à une ou deux heures près – et j’ai appris à me tourner quand je suis cuite à point. Mes déplacements se réduisent à un petit triangle : piscine, spa et chambre aérée (avec un occasionnel détour par le bar et le restaurant pour un cocktail ou une dose de fruits de mer).

2. Liquider son actif. L’eau salée est une merveille. Dans les piscines sinueuses des deux hôtels, elle vous porte littéralement et rend vos mouvements souples et agiles. (Il y a même au El Careyes un bar auquel on accède sans sortir de l’eau, idéal pour les verres trempés dans le sel.) Je m’amuse à faire la navette entre le petit bungalow à toit de chaume et la piscine à remous du El Tamarindo, comme cette top-modèle vue l’an dernier dans les pages de ELLE France (mais avec moins de jambes). Et puis il y a la mer. Le soir, je vois des couples se servir aux tables dressées sur la plage ou sur le quai donnant sur le Pacifique, sur la plage ou sur le quai donnant sur le Pacifique. Je constate que mon amour de l’eau s’inscrit en droite ligne dans la tradition du temascal (là où l’eau vient au monde), une pratique précolombienne de purification semblable à la sweat lodge des Autochtones de l’Amérique du Nord. Deux fois la semaine, au El Tamarindo, on chauffe une hutte de glaise, de sucre de canne et d’herbes un peu comme un sauna, en y introduisant des pierres chaudes. Après s’être couvert d’argile médicinale et s’être bien rincé dans la mer, tout le monde s’engouffre dans la hutte pour s’y purifier sous l’effet de la vapeur en écoutant des récits et des chants curatifs. Avec ou sans magie, la chaleur et l’humidité sont assez intenses pour faire fondre tous les problèmes. Les moins avides de spiritualité peuvent toujours opter pour un bain de vapeur.

3. Réparer les dommages. Mes poignets, mes coudes, mes avant-bras et mes pieds font mal. Tous mes muscles faciaux, ceux qui sont reliés à mes joues et qui sont sans cesse tirés vers le bas par les vicissitudes de la vie, sont endoloris. Même mes chevilles, mes mollets et les lobes de mes oreilles sont douloureux. Cette révélation m’est venue de Yolanda, une femme superbe, véritable force de la nature, qui masse mon pauvre corps dans le spa de style européen du El Careyes. « Vous travaillez à l’ordinateur », me dit-elle sur un ton de reproche, tandis qu’elle pétrit les muscles noueux de mon dos. Elle commence par me faire le Velo de Novia (voile de la mariée) : elle me frotte d’abord le corps avec une brosse dure, puis elle m’enduit d’une sorte d’ambroisie (émulsion de yogourt, miel, avocat, concombre, fruits tropicaux et sel) aux propriétés exfoliantes et proprement mangeable. Ensuite, elle opère sur moi une sorte de rite juju qui, je vous jure, m’a fait sortir tout le méchant par le haut du crâne. Je deviens sa fidèle disciple et je retourne quotidiennement la voir pour une litanie de massages, de faciaux et de réflexologie. (Aspirants millionnaires : pour faire la belle vie, placez une Yolanda dans toutes de vos résidences.)

Au El Tamarindo, le spa est une aire ouverte, à toit de chaume, bercée par la brise maritime. Divisée en petites cabines privées, on y offre des traitements de toutes sortes. Rien ne vaut un massage reçu dans une hutte intime et privée, perchée sur une plage – vous ne vous contenterez plus jamais du bruit des vagues sur bande sonore.

4. Communiquer moins. Ça peut paraître hérétique dans un bureau en milieu urbain, mais l’absence de communications a un pouvoir libérateur. Dès mon arrivée, j’ai j eté un coup d’œil machinal à mon téléphone cellulaire où s’affichait la mention « pas de service ». J’ai donc vécu sans boîte vocale, sans courriel et presque sans échanges verbaux (surtout que mon espagnol se résume à quelques phrases essentielles du genre «Margarita, por favor »). Un matin, j’ai eu un coup de fil de ma famille. (Complètement détendue, j’avais tout bonnement oublié d’appeler pour dire que j’avais fait bon voyage.) Après avoir téléphoné à ma chambre, la jeune réceptionniste hyper-efficace m’a cherchée à la piscine, au bar et au restaurant avant de me trouver en train de traverser lentement la cour intérieure. « Señorita Maria ! Il faut rappeler votre sœur ! » D’un geste paresseux, je l’ai remerciée et j ’ai promis de le faire «mañana » (demain), ce qui, avec « siesta », est devenu mon mot préféré en espagnol.

5. Viser l’excellence. Je constate avec tristesse que je me suis contentée de la médiocrité toute ma vie : des fruits pas tout à fait frais, des cocktails composés d’ingrédients bas de gamme, de faux poissons du jour. Fini tout ça. Ce sont des choses impossibles à la table de Patricia Quintana (www.patriciaquintana.com), la légende culinaire mexicaine qui a conçu les menus du El Careyes et du El Tamarindo. La liste des primeurs s’inspire de son livre Cuisine des dieux de l’eau, et met à profit les innombrables variantes de la cuisine côtière mexicaine. On y trouve de tout, des pousses de cactus en salade au risotto de moules safranées, mais ce sont les fruits de mer qui sont les plus irrésistibles : ceviche aux crevettes, poisson grillé à la sauce adobo, poivron poblano farci d’une béchamel de fruits de mer, homard frais au beurre à la coriandre. Un gâteau au chocolat tiède, servi sur une rondelle de crème glacée à l’avocat, marie si parfaitement le chaud coulant et le froid crémeux que j’en oublie à jamais tous les autres desserts. (Note mentale : gagner mon prochain million à faire découvrir aux masses les joies de la crème glacée à l’avocat.)

6. Maximiser le contenu étranger. Après quelques jours, une sorte d’acclimatation se produit. Je me réveille la nuit grelottant de froid et trouvant la climatisation, que je jugeais essentielle au début, carrément gênante. Une fenêtre ouverte et un ventilateur tournant doucement au plafond me semblent infiniment plus agréables et plus conformes à l’esthétique locale. Même la faune du El Tamarindo commence à me plaire. J’observe les coatis (une sorte de raton laveur) qui gambadent dans le sous-bois, et j’ai aperçu des cerfs et des sangliers sauvages. Il y a même un caïman (petit alligator) qui a élu domicile dans la trappe d’eau du deuxième trou, sur le terrain de golf, juste en face du chalet. Non seulement le golfeur professionnel du terrain ne semble pas s’en soucier, mais il en parle même avec une certaine affection. Voilà une attitude simple et sans prétention que même une citadine endurcie comme moi peut apprendre à goûter. Je remarque, par exemple, que les parcours de golf et le long chemin de service, briqueté à la main, qui couvrent les 800 hectares du El Tamarindo, font des détours étranges et contournent certains arbres tropicaux spectaculaires. Je me dis qu’il s’agit sans doute d’un détail de l’architecture paysagère, mais on me dit que non : les arbres sont restés à l’insistance du promoteur des lieux qui, amant de la nature, ne supportait pas de voir abattre plus d’arbres qu’il ne le fallait absolument. Fascinants ces étrangers !

7. Insister sur la qualité plutôt que la quantité. Certains jours, quand je vois des gens énergiques arpenter la plage après une bonne séance de plongée sous-marine, de kayak ou de catamaran, je sens renaître en moi de vieilles pulsions urbaines, mais qui se calment aussitôt. Si l’activité est le pivot des vacances pour certains, pour moi, elle est un obstacle à éviter dans ma poursuite de la belle vie. Je découvre avec stupéfaction que le loisir, et non le luxe, est la marque ultime de la réussite. J’ai toujours pensé que les célébrités s’entouraient d’assistants par vanité, pour le plaisir de voir les autres satisfaire leurs moindres volontés. Peut-être s’agit-il de libérer des menus soucis de la vie quotidienne pour s’offrir le luxe… de ne rien faire.

 


© 2004 enRoute est publié mensuellement par Spafax Canada In. Tous droits réservés. ENGLISH