ENROUTE TV
  ENROUTE FM
  MEDIA KIT
  AIR CANADA
  LIENS

  DIRECTIVES
  AUX AUTEURS



  


À VOS SOUHAITS

Texte: MIREILLE SILCOFF

J’était à la recherche d'un chemisier plutôt chic... pour les grandes occasions. Comme d’habitude, j’ai feuilleté les magazines, puis j’ai fait les magasins de plusieurs villes… pour me rendre compte que le marché des chemises avait un fil conducteur et qu’elles étaient partout identiques : des chemises paysannes Prada dans trois villes, des Yves Saint Laurent dans quatre.

Même dans les magasins à rayons, une véritable révolution paysanne semblait en cours : imitations de Prada et d’YSL de tous côtés. Le magasinage, mon péché mignon, ma grande évasion, était devenu un odieux tourbillon de similitudes. Chez Gucci à Londres, les tablettes, le personnel, la musique et même les clients étaient identiques à ceux de Toronto. Tout le monde en chemise paysanne. De retour à la maison, je suis allée voir Denis, un vieux tailleur italien, et je me suis fait faire la chose à mon goût – en coton ultrafin à larges rayures, avec des poignets mousquetaires, un col ouvert blanc, de hautes emmanchures, une coupe très étroite… et rien de paysan. Le prix était exorbitant. Mais j’adore cette chemise ! Un veston, un pantalon et six mouchoirs colorés plus tard, je suis devenue une fanatique du sur mesure, et je ne suis pas la seule.

Sur la 57e Rue à New York, près du réputé magasin Victoria’s Secret, au décor rococo, se cache une boutique en lambris de bois et dont l’intérieur, muni de cabines d’essayage discrètes, est rempli de tissu de coton, empilé du plancher au plafond. Le quartier général new-yorkais de Turnbull & Asser, tailleur londonien de chemisiers depuis 1885, qui a servi sir Winston Churchill et trois James Bond, est conforme à nos attentes. Son personnel a été amené de l’Ancien Continent pour rendre l’entreprise légendaire encore plus authentique aux yeux de ses clients du Nouveau Continent. Turnbull & Asser, dont les chemises faites sur commande sont vendues à la demi-douzaine pour 2 400 $ à 4 000 $, a ouvert ses portes à New York à un moment surprenant : 1998. L’époque où la jadis prospère industrie – qui avait pignon sur rue au coin de Jermyn Street et de Savile Row, à Londres – semblait vouée à une récession. On blâmait les Gucci, Prada et Armani, ces nouvelles références de la mode avec leur marketing et leurs panneaux publicitaires à logos. Les commandes étaient moins nombreuses chez les tailleurs comme Gieves & Hawkes, sur Savile Row. Les artisans (à qui leur père avait enseigné comment rembourrer le revers d’une veste avec du crin de cheval) se faisaient rares aussi. Pour Turnbull, New York se voulait le dernier recours. Peut-être les Américains apprécieraient-ils quelque chose du type « British vieille école » ? Peut-être était-ce une chance de se réapproprier un peu du marché ravi par ces conglomérats d’une mode en mouvement tels que LVMH (Moët Hennessy/Louis Vuitton) et le Groupe Gucci, lesquels, à eux deux, possèdent la majrité des marques de la mode grand luxe ?

Il y a à peine un an, la société élégante de New York se couvrait à ce point de logos que même les branchés des folles années 1980 en auraient eu honte ! Turnbull (pas de logo, publicité insuffisante) ne faisait pas le poids. Mais une chose terrible s’est produite : l’effondrement des tours… puis… Gucci a commencé à se vider. On s’est tourné vers des commerçants du genre de Turnbull & Asser pour ses besoins vestimentaires. Aujourd’hui, Gucci enregistre des pertes ahurissantes, tandis que les caisses enregistreuses new-yorkaises de Turnbull sonnent comme jamais. « Ce n’est pas une question de mystique », affirme Paul Collins, porte-parole de Turnbull aux États-Unis, à l’allure de présentateur de nouvelles et venu de Grande-Bretagne. Collins croit que la raison réside plus dans le fait que « les tailleurs fabriquent des choses réelles dans un monde de plus en plus irréel. C’est comme si, soudainement, les gens se voyaient tels qu’ils sont et se disaient : "Est-ce que je me trompe ou nous avons tous l’air pareil ? Pourquoi est-ce comme ça ? Et qui fabrique ce que j’achète ? Une usine au loin ? Un publicitaire quelconque ?" »

Le vêtement taillé sur commande n’est pas en train de s’emparer de l’industrie vestimentaire occidentale. Mais le miniboom du vêtement sur mesure indique une tendance indéniable qui se fait sentir dans le monde du luxe. (Et dire que la presse de mode française proclamait, il y a cinq ans : « La couture est morte. ») Dans l’industrie du cosmétique, les nouvelles compagnies, comme by Terry, à Paris, nous offrent de personnaliser onctions et onguents. Dans la fine parfumerie, plusieurs nez renommés, comme Francis Kurkdjian, créateur de certains des parfums les plus populaires de Lancôme et d’Armani, se tournent aussi du côté du client. (Vous avez envie d’un parfum portant votre signature ? Il est à vous pour 12 680 $ ou plus.) La chaussure confectionnée sur mesure, comme celles du vénérable John Lobb, voit aussi grimper ses ventes. Sans parler de la critique artistique new-yorkaise qui est gaga de Toland Grinnell, un artisan du cuir, favori des musées et créateur de bagages sur commande non pratiques, dans le style vieille école Vuitton. Même Butterfield & Robinson (fournisseur pour les escapades en bicyclette des gens riches et célèbres) vient de lancer une catégorie de produits de qualité supérieure nommés « sur mesure ». Au rythme où elle se répand, la tendance du sur mesure n’est pas qu’un engouement passager.

Nike, l’an dernier, a inauguré un service où le client peut choisir sa combinaison de couleurs et faire broder son nom sur ses espadrilles. Chez Gap, le client peut obtenir des jeans tachés, décolorés et déchirés. Chez Levi’s à Londres et à San Francisco, on a, en magasin, des tailleurs qui confectionnent des vêtements en denim sur mesure (300 $ ou plus) pour clients riches, afin d’offrir autre chose que le prêt-à-porter traditionnel. Aux magasins HMV et Tower Records, la génération du téléchargement peut décider, sur place, du contenu à compiler sur son CD. Il y a aussi les forfaits de la télévision par satellite qui permettent une configuration personnalisée. Grâce au TiVo, les téléspectateurs peuvent créer des réseaux de stations avec des programmes de plusieurs chaînes et sans publicité, s’ils le désirent. Quand que je marchais dans Savile Row, à Londres, avec ma chemise rayée, je me suis demandé si ce goût encore embryonnaire pour le sur mesure pouvait être une réaction aux années 1990 et à ses publicités qui nous disaient «d’être nous-mêmes » avec les mêmes fringues que tout le monde. Dans quelques décennies, on se souviendra probablement des années 1990 pour leur homogénéité, conséquence des multinationales. Et caractérisera-t-on la présente décennie par l’individualité avec le retour du style individuel ? Il n’est pas surprenant que cet engouement pour la confection artisanale survienne aujourd’hui, dans un monde plus inhospitalier et perturbé que jamais.

Après mon passage dans un magasin oki-ni, où tout est fait sur commande, des espadrilles Adidas aux tenues de ville japonaises, j’ai voulu en parler avec Robert Gieve, 64 ans, l’arrière-arrière-arrière-petit-fils du fondateur de Gieves & Hawkes. Mon père ayant été un de leurs clients, avant de se tourner vers le prêt-à-porter, je me suis donc dirigée de mémoire vers une des boutiques célèbres de Savile Row, ayant comme numéro civique le chiffre « 1 ». «Ce sont des clients comme votre père qui reviennent nous voir maintenant », me dit Gieve, un aristocrate rougeaud très britannique, portant d’immenses lunettes et un complet rayé d’une coupe inimitable. Gieve, apprenti tailleur alors qu’il n’était qu’enfant, me conduit dans la salle d’exposition. Il me montre les trois types de complet de la compagnie, établie depuis 1785 : le fait sur mesure traditionnel, qui demande plusieurs séances d’essayage avec le tailleur (maître d’œuvre dans ce type de commerce), pour un deux-pièces standard à 6 150 $ ou plus ; l’option plus américaine de la « taille personnalisée », qui n’exige qu’une seule rencontre avec l’essayeur, car on confectionne à l’aide de patrons déjà disponibles et ajustés aux mensurations du client, 1 700 $ ; puis le vêtement prêt-à-porter « personnalisé », avec des détails uniques (broderie à la main ou même jeans troués). « Chaque trou est différent ! » s’exclame Gieve, dont le père aurait eu un choc s’il avait vu des gens en vêtements troués sur la très sainte Savile Row. Cette collection à prix abordable, précise Gieve, est destinée aux nouveaux clients, les plus jeunes, qui ont entendu dire que les tailleurs de Savile Row, comme Gieve, habillaient les Cruise, les Law et les Clooney. Nous descendons ensuite aux ateliers. Là, le temps semble s’être arrêté. La pièce au plafond bas a quelque chose d’étouffant, de dickensien. Les presseurs repassent vraiment des vêtements. Les tailleurs de manteaux et de pantalons découpent au son du clic-clac des souliers qui leur parvient de la fenêtre. Les boutonniers et retoucheurs sont penchés sur leur travail, et partout des paquets de tissu découpé, de fermetures éclair et de ceintures sont enroulés, emballés comme du sushi dans une feuille de travail sur laquelle sont notés les mensurations et autres renseignements (« épaules tombantes, récemment divorcé, aime le cigare »).

Pour Gieves & Hawkes, tout comme pour Turnbull & Asser, la baisse économique a amené une hausse des ventes. Robert Gieve se demande si ce retour est attribuable à « la nouvelle solennité dont sont empreints » les magazines masculins depuis le 11 septembre. Je lui dis que c’est peut-être la « nouvelle intimité ». Les gens veulent quelque chose d’un peu plus «moi» et d’un peu moins « Taïwan ». Il aime bien. « Ou le nouveau personnalisme ? », renchérit-il. Ce mot existe-t-il ? «Mais oui, c’est un "fait sur mesure". » Il rayonne.

Après avoir quitté Gieves & Hawkes, je vais chez Gucci pour voir si quelque chose a changé depuis ma dernière visite. Les tapis sont les mêmes. Un vendeur aux cheveux longs pendant sur la nuque vient à ma rencontre. Je lui demande comment vont les affaires dans le rayon des hommes. Il a un mouvement d’épaules : « Ça déjà été mieux. », mais il est heureux de me dire que Gucci s’apprête à offrir un nouveau service à ses clients : des vêtements sur mesure. « Nous pensons, chuchote le commis, que ça pourrait inciter certains de nos clients, parmi les plus connaisseurs, à revenir acheter ici. »

 


© 2004 enRoute est publié mensuellement par Spafax Canada In. Tous droits réservés. ENGLISH