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SHANGHAISSIME SHANGHAI

Texte: CHARLES FORAN

DE LA FENÊTRE DE MON HÔTEL CINQ ÉTOILES AU 59E ÉTAGE DE LA TOUR JINMAO À PUDONG, CETTE VILLE SPECTACULAIRE SEMBLE S’ÉTENDRE À L’INFINI. Jamais je n’ai vu une chambre avec une telle fenêtre: une paroi de verre, du plancher au plafond, légèrement inclinée vers l’intérieur, qui me donne l’impression d’être dans le vide. Des oiseaux font des boucles plus bas. Des nuages passent devant mes yeux.

Shanghai, me dit-on partout, est le dragon de l’économie chinoise. Et Pudong, le nouveau quartier des affaires, sur la rive est du Huangpu, semble être la tête de ce monstre mythologique. La tour Jinmao est le plus haut gratte-ciel du pays et le troisième plus haut du monde. Mon hôtel est en quelque sorte un point d’observation d’où le dragon peut surveiller en tout temps la ville entière.

Les Chinois adorent cette métaphore du dragon, c’est une façon propre à leur culture de parler de leur pays. Selon moi, cette métaphore ne convient pas à Shanghai, et encore moins à la tour Jinmao. Avec son allure de gigantesque pagode en bambou, son bar au 87e étage et son atrium au centre de la tour, l’édifice, élégant et mystérieux, est d’une audace et d’une beauté à couper le souffle. Cette tour est caractéristique de l’obsession actuelle de Shanghai – et de la Chine – pour la fortune et le prestige.

Et l’«autre» Shanghai, la vieille ville, sur la rive ouest du Huangpu? C’est le Shanghai que connaissent la plupart des Occidentaux: le Paris – ou la Putain, pour les gens guindés – de l’Orient. Sur la rive du Huangpu, le Bund aligne ses édifices néoclassiques parmi lesquels on trouve un chef-d’œuvre Art déco, qui abrite aujourd’hui le Peace Hotel. Ce Shanghai a jadis été découpé en concessions privées par les mafieux, les fonctionnaires véreux et les hommes d’affaires rapaces de partout dans le monde qui en avaient fait leur repaire. Déchiré par les injustices sociales et dominé par le crime, ce Shanghai a entraîné presque à lui seul la Révolution de 1949.

Pas étonnant: les gens qui vivent ici ont toujours constitué une race à part. Aux yeux du reste de la Chine, Shanghai abrite 16 millions d’entrepreneurs autoritaires, grossiers, arrogants, excessifs, obsédés par leur différence… et qui manquent de sommeil.

Je le confesse, ce Shanghai me fascine. Son histoire tragique est passionnante, et sa démesure est fascinante. La ville est trop grande pour que les visiteurs étrangers la saisissent en peu de temps. Le secret? Vivez à son rythme, sans planifier votre séjour. Certes, ses habitants jouent du coude dans la rue et ne sont pas très agréables dans une file d’attente – ici, «faire la queue», c’est «se précipiter» –, mais, dans leur inimitable indifférence aux qu’en-dira-t’on, ils sont plutôt sympathiques.

«Vous êtes seul à Shanghai?» me demande un jour l’hôte d’un restaurant en me conduisant à ma table.

Je réponds: «Je ne suis pas certain qu’on puisse être seul ici.»

Il acquiesce: «Tout ce que nous faisons, nous le faisons devant les autres.»

Un soir, la musique m’entraîne au parc du Peuple: deux scènes, deux spectacles. Le premier, un opéra traditionnel: les costumes sont très colorés et les voix si aiguës qu’elles me cassent les oreilles et pourraient certainement briser des verres. Les spectateurs sont en majorité âgés. Le deuxième présente quatre jeunes à la coule, habillés à la manière des Beatles au temps de leur succès Rubber Soul, qui s’époumonent à chanter Sweet Home Alabama. Leurs voix brisent le cœur de quiconque a déjà aimé cette chanson. Les spectateurs âgés semblent apprécier le spectacle autant que les jeunes.

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