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UN MONDE D'OBSESSIONS

Texte: MANON CHEVALIER, PETER VERBURG

QUI N’A PAS SA PETITE OBSESSION, DE NOS JOURS? L’adonis du gym fait l’amour à son haltère-ego; notre associée scrute toujours sa montre de peur d’être en retard; et la belle-sœur s’extasie devant son caniche affublé d’un mini-manteau Vuitton.

À vrai dire, les sociétés occidentales du xxie siècle sont les plus obsédées de l’histoire humaine. Selon l’anthropologue et essayiste Bernard Arcand, ce phénomène collectif remonte à l’ère industrielle et à l’avènement du capitalisme, grands responsables de la fragmentation de nos existences et terrains fertiles pour l’éclosion d’obsessions collectives. «C’est à partir de cette époque qu’on a commencé à séparer l’expérience humaine en petits compartiments, pour faire plus d’argent. C’est l’obsession de laquelle découlent toutes les autres!»

Au palmarès de nos hantises de l’heure? La course au fric – on l’a dit –, à laquelle s’ajoutent, dans le désordre, ces quelques autres. D’abord, la quête de la nouveauté: certains tiennent mordicus à être les premiers à avoir une montre à messagerie électronique ou le dernier sac Prada. D’autres ont plutôt besoin d’être connectés partout dans le monde: c’est la technophilite (au point qu’en Grande-Bretagne une association interdit aux joueurs de croquet d’utiliser leur téléphone cellulaire pendant qu’ils jouent!). Les trois suivantes ne vous surprendront sûrement pas: le culte du corps jeune, beau et en parfaite santé, la tyrannie de la performance tous azimuts et l’omniprésence du sexe. Très courante, également, l’obsession de la compétition: toujours faire mieux que les autres – que les voisins, par exemple (à Las Vegas, on se ruine littéralement pour avoir la plus belle pelouse du quartier; par contre, à Winnipeg, dans le quartier de Wolseley, pour faire l’envie de tous il faut posséder la plus belle «anti-pelouse», soit un jardin «sauvage»… entretenu à grands frais). Dernière de cette liste, mais non la moindre: le dogme du bonheur à tout prix (impossible de rater sa vie en paix, aujourd’hui!).

Valérie Beaumont, une anthropologue, le constate: «Trop de liberté idéologique, trop de confort matériel, trop de possibilités, c’est étonnamment angoissant et générateur d’obsessions en tous genres.» Nous ignorons de quoi nos obsessions de demain seront faites. Au fond, il ne s’agit pas tant de se demander si nos obsessions constitueront toujours des révélateurs de nous-mêmes. Mais bien d’imaginer à quoi ressemblerait une humanité débarrassée de ses obsessions. (M. C.)

ARGENT
POURQUOI VIT-ON? POUR GAGNER DE L’ARGENT. L’argent et ce qu’il achète sont les vraies sources du bonheur. Un bon compte en banque réchauffe le cœur, apaise l’âme et tranquillise l’esprit. Oublions Dieu. Devenir plus riche sécurise, rend heureux. Et pourrait même permettre de déjouer la mort.

Foutaises! Pourtant, nous vivons comme si c’était vrai. L’argent est la plus grande obsession de notre civilisation occidentale. «L’essence même de l’Amérique réside dans l’espoir de faire de l’argent, puis de faire de l’argent avec de l’argent, puis de faire beaucoup d’argent avec beaucoup d’argent», fait remarquer l’économiste réputé Paul Erdman. Dans un monde qui a évacué la spiritualité, c’est l’argent qui définit l’individu. La réussite et le standing se mesurent à l’importance du portefeuille. «Nous disons d’un homme riche qu’il a une grande valeur, et d’un homme pauvre qu’il ne vaut pas grand-chose», a écrit Adam Smith dans l’essai Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, paru en 1776!

L’obsession de l’argent, ou de la richesse sous toutes ses formes, n’est ni propre à l’Occident ni un phénomène récent. Les Tartares, par exemple, étaient un peuple de bergers; s’ils s’appropriaient sans cesse de nouveaux territoires, c’était dans le but d’accroître leur cheptel. Mais c’est l’Occident qui a fait de la quête de l’argent une entreprise systématique, à laquelle il a donné un sens quasi religieux. Quand les Européens se sont lancés à la conquête de nouveaux mondes, c’était dans l’espoir d’y découvrir de l’or et de l’argent. Les aristocrates et les nobles – qui avaient déjà un surplus d’argent à dépenser – prenaient l’État comme modèle; mais les gens du peuple, eux, n’avaient que l’argent nécessaire pour manger et s’abriter.

Puis la bourgeoisie est apparue, et l’histoire a suivi son cours. Au xxe siècle, avec l’ascension de la «classe moyenne», le nombre d’individus ayant un «surplus» d’argent s’est multiplié. Dans bien des pays, la volonté d’amasser de l’argent s’accordait bien avec l’éthique protestante: le gaspillage est un vice, la frugalité une vertu, la réussite un signe de la grâce divine. La société a donc été divisée en deux, les épargnants et les dépensiers, et c’est ainsi que s’est construite la civilisation la plus riche de l’histoire.

Notre obsession de l’argent se renforce sans cesse. Plus on en a, plus on en veut. VISA peut nous procurer un semblant de richesse, sans exiger d’effort de notre part. Et nous sommes beaucoup plus heureux ainsi. Pas vrai? (P. V.)

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