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LA TIGRESSE AUX PATTES DE VELOURS

Elle a fait rêver les téléspectateurs du monde entier. Mais c’est avec les deux pieds sur terre que Kim Cattrall envisage son avenir.

Texte : SIMON HOUPT

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Même une femme aussi intimement associée au sexe et à la grande ville peut se lasser de l’un comme de l’autre par moments. Ainsi, Kim Cattrall, connue dans le monde entier pour ses escapades sexuelles dans l’île de Manhattan, passe-t-elle ce petit dimanche pluvieux d’automne seule, au bord de la mer, pelotonnée sur son divan. À 150 kilomètres et à des années-lumière de son rutilant décor urbain, elle sirote un thé à la menthe et refait ses forces dans une coquette maison de campagne, près d’East Hampton, à deux pas de la maison où Jackson Pollock a passé les 10 dernières années de sa vie à peindre, à boire et à rager.

C’est ici que l’aristocratie américaine vient passer ses étés insouciants, se livrant à des bacchanales dignes de F. Scott Fitzgerald ; mais à la morte-saison, quand les réceptions sont terminées et que les paparazzi ont remballé leur matériel, la nature reprend ses droits et impose son rythme régénérateur. Ici, dans les coulisses de sa vie, Kim Cattrall savoure une arrière-saison toute personnelle.

Dans le petit studio, près de la maison, des tableaux attendent d’être accrochés, appuyés contre le mur. Tout est sens dessus dessous. À 47 ans, son troisième mariage en lambeaux, la comédienne vient de vendre son appartement et s’est délestée de ses biens. Mais surtout, après six saisons télévisuelles à incarner la femme par qui le sexe est entré dans la sulfureuse série Sexe à New York, Kim Cattrall voit venir le moment où elle se détachera de sa création la plus marquante, la délicieuse Samantha Jones, car l’émission vit sa dernière saison.

« Je ne veux pas trop y penser ; ça va sûrement être bien triste », soupire-t-elle, en caressant sa chatte Kobi et en regardant tomber la pluie. Le monde est un camaïeu de gris aujourd’hui : le ciel, la mer, et Kim elle-même, dans son vieux chandail cendré et son pantalon de peintre en bâtiment. Ses cheveux blonds décoiffés la rendent attendrissante. Sans maquillage, elle a l’air d’une petite fille, beaucoup plus douce que son personnage. Elle s’amuse à prendre un air songeur, mais rit spontanément.

Kim Cattrall sortira peut-être bientôt de la peau de Samantha, mais elle ne laisse pas pour autant de côté son aura de bête sexuelle. Tout en se conditionnant à tourner des scènes très éprouvantes pour la série, elle se prépare à faire un saut à Chicago pour une émission d’Oprah sur les moyens de libérer sa « tigresse intérieure ». Tandis qu’une ménagère du Colorado se livrera à une timide danse lascive, Cattrall fera un numéro torride pour l’édification générale de la banlieusarde. C’est la rançon de la gloire : dans l’œil du public, Kim Cattrall est Samantha Jones, et Samantha Jones est la femme libérée, édition 2004, l’incarnation par excellence du féminisme sexy.

Je suis là depuis deux minutes à peine que déjà Kim Cattrall parle de sexe, sans même y avoir été invitée. « Les gens veulent en savoir plus sur tout ce qui concerne leur corps, leur âme et leurs émotions, mais, sur le plan sexuel, ils ne sont pas aussi à l’aise », lance-t-elle en essuyant Kobi, qui ronronne de plaisir. Le petit félin sait bien que sa maîtresse est tout aussi chatte.

Ceux qui ont connu Kim Cattrall à Little River, dans l’île de Vancouver, où sa famille s’est installée en immigrant de Liverpool, doivent trouver marrante cette image de femme fatale. À l’époque, Cattrall était plutôt garçon manqué, et un peu potelée. Encore aujourd’hui, à l’idée que des millions de gens l’ont vue dans le plus simple appareil, elle a spontanément une réaction britannico-canadienne.

« Ils ont vu Samantha, précise-t-elle, pas moi. Le corps est le même, mais l’esprit est tout autre. J’appartiens à un univers complètement différent. » Un univers de don total au personnage, qui lui vient de ses antécédents théâtraux.

En début de carrière, Kim Cattrall était si totalement vouée à son art qu’on pouvait parler d’abnégation. Vers la fin des années 1970, Hollywood et les impératifs de la gloire n’étaient rien pour elle, si bien qu’elle a failli choisir un Feydeau au Centre national des Arts plutôt qu’un contrat de sept ans aux studios Universal. Heureusement, un ami lui a suggéré de tenter sa chance au cinéma avant de se consacrer définitivement au théâtre canadien.

Les premières années, elle a alterné entre le succès d’estime et le succès populaire, tenant notamment un rôle délicat face à Jack Lemmon dans Un fils pour l’été et personnifiant la désopilante prof de gym en chaleur de Chez Porky. Puis elle a vaillamment enfilé des films de série B comme Mannequin, Star Trek VI et Le bûcher des vanités, avant de conclure, à l’orée de la quarantaine, que désormais Hollywood risquait d’être plus cruelle.

« J’avais le sentiment que mon étoile pâlissait, avoue Kim en hochant la tête. Je me suis dit : "Je vais jouer les tantes un peu toquées, puis les folles à lier, puis on me donnera deux ou trois répliques ici et là, et je serai devenue l’actrice de théâtre qui fait de brillants petits rôles." »

C’est alors qu’on lui a offert le personnage de Samantha, et tout a changé.

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