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Ma suite du Four Seasons n'avait que deux salles de bains, mais l'une d'elles était aussi vaste qu'une chambre d'hôtel moyenne. Surtout, un personnel attentionné s'affairait à diverses tâches essentielles à mon bien-être : retourner mon matelas, m'asperger d'eau Évian pendant que je cuisais au soleil, et masser mon corps alangui… à la tequila ! Pas étonnant que des stars hollywoodiennes figurent parmi les habitués de l'hôtel. Mais, aussi somptueux qu'il soit, c'est la côte du Pacifique, sublime, qui reste la grande attraction, longée par la sierra Madre et bordée de plages à perte de vue. Le Four Seasons en occupe 700 hectares particulièrement spectaculaires, d'où l'on peut admirer l'envol des pélicans, entendre au loin le chant des baleines… ou trébucher en marchant sur des iguanes se prélassant au soleil.
Mais sauf pour quelques plages où baguenauder et le golf impeccable où se faire voir, la nature reste étrangement inaccessible. Or, tant de soleil et de flemmardise m'avaient conduit au bord de la catatonie. Je voulais voir le Mexique, le vrai, et moins de luxe anonyme. Surtout, je voulais faire du surf.
À une demi-heure de la côte, Sayulita doit ressembler au Puerto Vallarta qui avait ensorcelé John Huston. Perché entre la mer et une vaste culture de manguiers, ce charmant village de pêcheurs a été récemment découvert par les gringos, comme en témoignent ses quelques cafés Internet. Mais on y voit encore des chiens endormis dans les rues pavées et des hommes à cheval bavarder sous les arbres du square pendant qu'on entend, en fond sonore, une gémissante voix masculine qui s'échappe d'un poste de radio invisible.
Sayulita est un peu la Mecque des surfeurs néophytes. Les vagues n'y sont pas trop hautes, et leur douce cadence rassure les débutants, qui ne risquent pas d'être estropiés en faisant la culbute. D'où la popularité d'une petite école de surf pour femmes, qui ajoute évidemment à l'attrait du village pour ces messieurs. Mais Sayulita la paisible se vide dès la tombée du jour, quand les fêtards reprennent la route de Puerto Vallarta.
Comme pour tant d'autres centres touristiques, Puerto Vallarta vit, vibre et survit au rythme de la nuit et de la fête. Pas plus qu'on ne visite Paris sans s'arrêter au Louvre, on ne saurait donc y échapper à des endroits comme le Señor Frog's. Quand j'ai demandé à une ondoyante Néerlandaise aux yeux verts rencontrée au cours d'une excursion de plongée quelle était sa boîte préférée, elle a marqué une pause si longue que j'aurais eu le temps de me faufiler jusqu'au comptoir d'un bar voisin et d'y enfiler une margarita. " Le Carlos O'Brian, a-t-elle finalement répondu. C'est rempli de vieux Américains complètement givrés qui se prennent pour des adolescents. " J'ai ensuite appris que l'affluence est parfois tout aussi grande devant cette boîte qu'à l'intérieur, parce que la promenade offre une vue imprenable sur le spectacle de ces Américains en goguette. C'était pourtant le calme plat lorsque je m'y suis pointé, deux fois.
Par dépit, j'ai alors tenté une incursion dans le Puerto Vallarta des plaisirs interdits. Sans plus de succès. Je m'étais pourtant renseigné auprès d'Enrique, un cireur de chaussures qui avait amorcé sa carrière à l'entrée d'un bordel de Mexico, cachant les recettes des prostituées dans ses boîtes de cirage vides. Voulait-il protéger ma vertu ou la réputation de sa ville, toujours est-il qu'il m'a indiqué des établissements inexistants ou qui semblaient fermés depuis le début des rediffusions de La croisière s'amuse.
Au gré de mes recherches, les indications d'Enrique m'auront tout de même conduit hors des sentiers battus. Au-delà de la plage, passé les voyantes enseignes des pharmacies annonçant du Paxil, du Zoloft et du Viagra vendus sans ordonnance, les lumières et les marchands ambulants se raréfient. J'ai traversé la Calle Aguacate - la rue des avocats -, pour découvrir un secteur totalement étranger au brouhaha qui régnait à quelques encablures à peine. Dans ce lieu paisible que la nuit avait plongé dans une douce obscurité, l'autre Mexique se révélait enfin. Des enfants jouant au soccer dans la rue, des familles agglutinées devant un poste de télévision posé sur le trottoir, et des ados se bécotant dans les recoins. C'est ce Mexique qui avait séduit John Huston. Un Mexique qui existe toujours, même s'il faut parfois perdre son chemin pour le trouver.
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