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NOËLS À L'ANCIENNE
Au marché central de Leipzig, la tradition et le sucre efface les tristes souvenirs de la récente histoire et promet des lendemains heureux.
Texte : ED WARD
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Leipzig est la ville la plus moderne dAllemagne orientale, mais, dès la descente du train, on se dit : « Ah ! les vieux pays. » On déambule alors dans une rue piétonnière bordée de maisons étagées (lancien quartier de la guenille), on longe les vestiges dantiques galeries marchandes et on débouche sur la place du marché, près du vieil hôtel de ville. Et là, cest lapothéose ! La vue de cette place du marché confirme votre première impression : rien ne fait plus « vieux pays » quun marché de Noël allemand.
Même après avoir passé 10 ans en Allemagne, je continue de me laisser séduire par ses foires organisées pour célébrer la Nativité. En Amérique du Nord, les célébrations de Noël sont devenues si commerciales que nous en avons conçu une sorte de version idéalisée, une fête denfant qui aurait échappé au temps. Or les Allemands semblent être restés fidèles à ce Noël idéal : dans les bazars, on vend des friandises et des spécialités culinaires de toutes sortes, des décorations artisanales et toute une collection de petits personnages vêtus de costumes bigarrés, tout imprégnés de lesprit des fêtes.
Les Allemands savent fêter la Noël. Un grand nombre de chants de Noël sont dorigine germanique (dont Sainte Nuit) et le sapin traditionnel trouve ses origines dans lanimisme allemand dune époque bien antérieure au christianisme. Les Allemands aiment tellement la Nativité quils létirent au maximum. Certains font débuter cette saison festive le 11 novembre, jour de la Saint-Martin, quand les enfants défilent dans la rue avec des lanternes. Dautres la font débuter le premier dimanche de lavent. Le 6 décembre, on fête la Saint-Nicolas, jour où le weinachtsmann (ou bonhomme Noël) et son étrange compagnon, Knecht Ruprecht, déposent des oranges, des biscuits et des bonbons dans les souliers des enfants. (Personnage inquiétant, ce dernier transporte les cadeaux destinés aux enfants sages... et le bâton qui servira à châtier les autres.) Ici aussi, la fête sest commercialisée, mais les gens ont à cur la tradition, et leur préférence va aux jouets de bois, aux confiseries maison, à la musique amateur...
Et au sucre, aussi. Tous les ans, à Noël, lAllemagne flirte avec le coma diabétique. Le marché est rempli de vendeuses de stollen : Christstollen, stollen au beurre, stollen aux amandes et stollen aux graines de pavot (pensez à la brioche de Noël, mais en plus massif, plus sucré et plus savoureux). Les fabricants de biscuits, en plus de vendre des stollen, offrent aussi des spécialités de Nuremberg, ville peu éloignée : le lebkuchen, sorte de pain dépice au levain de miel et de farine fermenté pendant des mois, et le früchtebrot, version platonique du gâteau aux fruits. Un commerçant local offre des bâtonnets de pâte à saveur de noix de coco et de rhum, des barres aux amandes, des pommes de terre en pâte damande (très ressemblantes
mais qui donc veut manger une pomme de terre en pâte damande ?) et de grosses « bombes » en chocolat. Un autre confiseur propose noix de Grenoble, noix du Brésil, raisins, fraises, pommes et poires givrés ou trempés dans le chocolat. Et, pour arroser le tout, quoi de mieux que le glühwein, un vin cuit sucré ?
Voilà en quoi consiste le « vrai » Noël. Mais dabord, tournant le dos à toutes ces tentations, je me dirige vers léglise Saint-Thomas, passage obligé pour moi, car jy retrouve un vieil ami, allongé sous une dalle du chur : Jean-Sébastien Bach. Cétait ici son église. Il a longtemps enseigné à lécole dà côté, aujourdhui démolie, et il habitait en face, où se trouve maintenant le Bach-Museum. Il repose dans léglise depuis 1949, quand ses restes ont été exhumés du cimetière de Saint-Joseph. (Du moins on croit que cest lui.)
Mais Bach nest pas la seule raison qui mamène à Leipzig. Une autre se trouve tout près : le Museum in der Runden Ecke (le Musée dans le coin rond), qui, avant dêtre un musée, a longtemps été le quartier général de la Stasi, cest-à-dire le ministère de la Sécurité dÉtat. Ce bâtiment, construit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sur les ruines encore fumantes de léglise Saint-Mathieu, a été un symbole et un véritable lieu de terreur jusquà la nuit du 4 décembre 1989, lorsque des milliers de citoyens de Leipzig, enhardis par leur nombre (et sans doute aussi par le glühwein), ont envahi les lieux et exigé de voir leur dossier. La Stasi, complètement décontenancée, a capitulé : la réunification de lAllemagne venait de senclencher. Cest pourquoi je me cabre quand jentends : « Après la chute du Mur
», car Berlin est entrée tard dans la marche vers la réunification ; cest à Leipzig que tout a commencé, et le courage quil fallait pour investir le Ministère ce jour-là est difficilement concevable de nos jours.
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