 |

OSCAR ET NORMAN (p. 2 de 3)
1 | 2 | 3 | DÉC
Malgré sa citoyenneté canadienne, Norman Jewison est, bizarrement, un candidat de choix pour le titre de grand réalisateur américain. Peu de cinéastes ont rendu les époques et les épopées de ce pays avec autant de régularité et de prescience. Un de ses premiers films, Send Me No Flowers (1964), avec le tandem Rock Hudson/Doris Day, a marqué la fin de linsouciance américaine à lécran. La restauration annuelle de la virginité de Day en vue dautres chastes émois avec Hudson navait plus la cote dans un pays déjà embourbé au Viet Nam. Deux ans plus tard, Jewison enchaînait avec la satire politique The Russians Are Coming, The Russians Are Coming, qui reflétait parfaitement la paranoïa liée à la guerre froide. Il sest attaqué au racisme lannée suivante avec Dans la chaleur de la nuit, sujet quil revisitera avec Soldiers Story et Hurricane. Pendant que les hippies mettaient la fleur au fusil, Jewison tournait Jesus Christ Superstar en Israël. Son film sur laprès-guerre du Viet Nam, Un héros comme tant dautres, sest vu éclipser par le génial Cest lapocalypse de Francis Ford Coppola, mais Jewison a mis en relief beaucoup daspects troubles de lAmérique, à lécran et dans la vie.
En 1970, toutefois, il quittait les États-Unis. « Comme beaucoup, jétais déçu par lAmérique, par le rêve américain. Il y avait le Viet Nam, la lutte pour les droits civiques, lassassinat de Martin Luther King. Jai suivi le cortège lors de ses funérailles. JFK a été assassiné, puis son frère Bobby [que Jewison devait rencontrer le soir même]. Jétais désillusionné et déprimé. Alors je suis parti pour lEurope. » Jewison a aussi acheté une ferme en Ontario, où il allait souvent revenir et où il passe maintenant le plus clair de son temps.
Durant son absence, les films produits par les studios américains ont pris une orientation de plus en plus caricaturale. « Daprès moi, affirme Jewison, ça a véritablement commencé avec La guerre des étoiles [1977]. Après ce film, jai commencé à sentir que le cinéma américain rejoignait de plus en plus la bande dessinée. » Cela serait notamment attribuable à la convergence grandissante entre les médias et les studios. « General Electric possède NBC, explique le cinéaste. La compagnie est un des plus grands marchands darmes du monde, et elle est maintenant propriétaire de Universal. Il reste très peu de studios indépendants. La créativité cède le pas au potentiel commercial. »
Une époque semble se terminer, que Jewison a aidé à saisir, époque où les grands films reposaient sur de grands thèmes, plutôt que sur des budgets pharaoniques ou une pléthore deffets spéciaux. Bien que Jewison ait envie de faire dautres films, dont une nouvelle version du film italien Pain, tulipes et comédie, il a lattitude un brin nostalgique de celui qui sent approcher la fin de sa carrière. Un parc devant son bureau a été nommé en son honneur. Il a reçu le Irving G. Thalberg Memorial Award aux Oscar de 1999 en reconnaissance de son travail de producteur (récompense que lon reçoit généralement avec autant de gratitude que dappréhension, car elle peut signifier que nos meilleures uvres sont derrière nous).
Il jette un il sur létagère où sont rangés tous ses films dans des boîtes de cuir rouge. « Quand je repense à mes films je suis vieux, donc je regarde en arrière , je pose mon regard sur cette étagère et je me dis : "Ils ont bien vieilli." Aucun nest un chef-duvre, mais la plupart racontent de bonnes histoires. Mon propos aurait parfois pu être plus pertinent ou précis. Ou le moment mieux choisi. Robert Kennedy ma déjà dit : "Choisir le bon moment est essentiel, en politique, dans les arts et la vie en général." » Jewison regarde « son » parc. « La chance y est pour beaucoup », dit-il en haussant les épaules.
Est-ce que le public attend fiévreusement un film sur le relativisme moral, la foi et la justice vengeresse ? Selon toute vraisemblance, non, mais les cinéphiles iront peut-être voir un thriller bien monté, où la justice triomphe (grosso modo) du pouvoir et de la corruption. « La chose à éviter, cest dennuyer les spectateurs, affirme Jewison. Sils ont le sentiment que vous voulez faire leur éducation, que vous utilisez le cinéma pour faire de la propagande sociale, ils vont décrocher. Ou ils ne viendront pas. » The Statement a tous les ingrédients pour être dans la course aux Oscar : un des sujets les plus graves du siècle dernier, le rythme et la facture dun thriller, beaucoup de profondeur et une distribution de rêve. (Outre Caine, il met en vedette Tilda Swinton, Jeremy Northam, Charlotte Rampling, Alan Bates et John Neville.) Ladaptation des différentes narrations au je du roman de Moore est bien réussie, les monologues intérieurs ayant été transformés en dialogues. Le jeu de Caine est retenu, complexe ; le travail de Jewison, subtil et minimaliste. Tout est mis au service de lhistoire ; pas de cabotinage ni dinutiles effets de caméra.
La plupart des réalisateurs, a-t-on remarqué, naiment pas vraiment la réalisation. Cest une tâche impossible qui implique querelles politiques (négocier avec les producteurs, les auteurs, les acteurs), questionnements artistiques et responsabilités financières. La pression est énorme : tournage limité dans le temps, aléas de la météo, pannes, crises dego. En outre, souligne Jewison, cest un boulot physique : 14 heures par jour à courir sur le plateau, à ajuster les angles de caméra, à discipliner les troupes, à calmer, à menacer. Lui se prépare pour un tournage de la même manière quun boxeur pour un combat.
Il y a 35 ans, Norman Jewison a demandé à un de ses mentors, William Wyler (Les plus belles années de notre vie, Ben Hur), comment savoir à quel moment sarrêter. « Je regarde ce vieux monsieur », se rappelle Jewison, même si à lépoque Wyler était plus jeune que lui-même aujourdhui. « "Willie, quand est-ce que cest terminé ?" que je lui demande. Il tire sur son cigare, jette un il à locéan et à la plage de Malibu, et me répond : "Cest terminé quand tes jambes te lâchent, fiston." » [ ]
JUSTICE POUR JEWISON : En quête d'une première statuette >
VOS COMMENTAIRES > lettres@enroutemag.net
1 | 2 | 3 | DÉC
|
|