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OSCAR ET NORMAN
Le dernier long métrage du cinéaste Norman Jewison lui vaudra-t-il enfin la palme du meilleur réalisateur ?
Texte : DON GILLMOR
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Noir. Cest la couleur de la rue Bloor pendant le Festival international du film de Toronto : les vêtements sombres, lhumeur anxieuse, tout vire au noir. Les vedettes, les gestionnaires, le public et les brasseurs daffaires hurlent dans leurs télé-phones cellulaires, exigent des pourcentages, cajolent, mentent, simulent, supplient, jurent quils ne mettront plus jamais les pieds dans cette ville.
À quelques rues au sud de ce brouhaha annuel, dans son grand bureau, Norman Jewison travaille à la postproduction de son nouveau film, The Statement. Il a lair en forme malgré ses 77 ans. Lhomme porte une barbe bien taillée, des verres fumés, un polo et un pantalon cargo. Il est coiffé de la casquette noire typique de Hollywood, qui donne aux gens de cinéma lair de joueurs de softball malveillants. Le festival empiète sur son emploi du temps, hyperserré dici à la sortie du film en décembre. Des amis lui rendent visite, quil doit divertir. Jewison soccupe aussi du barbecue annuel du Canadian Film Centre, quil a fondé et qui est l« incubateur » du cinéma canadien-anglais. Ce barbecue est lévénement le plus couru du festival, une sorte de Woodstock où les musiciens auraient fait place aux ambitieux, aux commères et aux langues de vipères.
À lhorizon, le spectre dOscar génère une pression supplémentaire. « Quand on lance un film en décembre, cest quon pense quil peut être mis en nomination pour un Academy Award », affirme Robert Lantos, dont lentreprise, Serendipity Point Films, coproduit The Statement. À linstar de Lantos, le distributeur Sony Pictures Classics croit que The Statement est oscarisable, et le marketing sefforcera de positionner le film parmi les prétendants.
La relation que Jewison entretient avec Oscar oscille entre lamour et la haine : ses films ont souvent été mis en nomination et ont remporté une douzaine de statuettes, mais lui-même na jamais été récompensé, malgré trois nominations comme meilleur réalisateur.
Son style discret a rarement été à la mode et, à une époque où les récits gigognes de Steven Soderbergh et de Quentin Tarantino sont portés aux nues, son art du récit linéaire et méticuleux est méconnu. The Statement pourrait être sa dernière chance de remporter un Oscar en marquant, de façon appropriée (mais un brin prévisible, façon Hollywood), la fin dune carrière bien remplie.
« Je suis un conteur », soutient le cinéaste en faisant les cent pas devant un vieux canapé de cuir. « Et le cinéma est mon médium. » Lorsquil nétait encore quun enfant habitant dans lest de Toronto, Jewison avait lhabitude de quémander 2 ¢ à des amis jusquà ce quil ait les 10 ¢ nécessaires à lachat dun ticket de cinéma. Ensuite, il rassemblait ses cinq « investisseurs » pour leur raconter ce quil avait vu. Des conteurs il possède le sens du rythme et le talent pour les accents. « Si je peux pendant huit minutes retenir lattention de quelquun en lui racontant un film, dit-il, alors lhistoire est bonne. »
The Statement, tiré dun roman signé par Brian Moore en 1995, offre justement une bonne histoire. Pierre Brossard, fervent catholique, se rend complice de lexécution de sept juifs dans la France de Vichy, en 1944. Pendant les 40 années suivantes, il sera protégé par lÉglise et aidé par le gouvernement. Moore revient, dans cette fiction basée sur des faits réels, à ses thèmes de prédilection : la trahison et la foi. Le sujet est grave et présenté sous forme de thriller, un genre percutant, trop longtemps réservé, selon Moore, aux écrivains de seconde zone. Ses romans conviennent parfaitement à Jewison, qui aime aborder des sujets difficiles et non vendables dans le cadre de récits divertissants (Dans la chaleur de la nuit, Soldiers Story, Justice pour tous).
Lantos a acquis les droits de The Statement en 1996, mais le projet est resté sur les tablettes jusquà récemment. Il a fait lire le livre à Jewison, qui sest immédiatement montré intéressé. « Je suis assez vieux pour me rappeler ce qui se passait en 1944 », fait-il remarquer, avec son rire haut perché caractéristique. « Jétais jeune, mais je me rappelle. » Lhistoire est captivante, mais le héros est un monstre, ce qui est un handicap au cinéma, autant pour le potentiel commercial du film que pour convaincre un acteur dincarner le personnage.
« Nous avions besoin dune vedette », affirme Lantos, assis dans son élégant bureau, en sirotant un cappuccino sorti de lénorme machine à espresso de lentrée. « Ce nest pas un petit film. » The Statement a coûté 28 millions de dollars et son sujet difficile rend la présence dune vedette nécessaire pour attirer les foules. « Nous voyions très peu dacteurs capables de tenir ce rôle », ajoute-t-il.
Avant davoir lacteur, il fallait un scénario. Ronald Harwood, un dramaturge britannique (Lhabilleur), a été embauché. Cétait avant que Harwood adapte Le pianiste pour Roman Polanski, ce qui lui a valu lOscar de la meilleure adaptation (et à Polanski, enfin, celui du meilleur réalisateur). Jewison samuse de la coïncidence. « Tout le monde a dit : "Jewison et Lantos nont-ils pas eu lidée du siècle dengager Harwood pour adapter le roman de Moore ?" Mais nous navions pas prévu son Oscar. » Après lecture du scénario, Michael Caine acceptait dincarner Brossard. Il était ensuite mis en nomination comme meilleur acteur aux Academy Awards de 2002, pour son rôle dans Un Américain bien tranquille. Les astres semblaient saligner en prévision de la dernière course aux Oscar de Jewison.
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