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VIENNE SANS SISSI

Texte: JEAN-YVES GIRARD

Je n’étais jamais venu à Vienne. Fuyant les fantômes impériaux et chassant du revers de la main les effluves du xixe siècle, j’y étais pour voir la Vienne nouvelle, celle qui s’efforce de se projeter dans le xxie siècle.

« Suivez la rue et marchez vers la lumière… », m’avait recommandé gentiment la concierge de mon hôtel.

Le soir tombait, chaud et humide, tandis que je regagnais le centre de Vienne, en traversant la Ringstrasse, ce grand boulevard circulaire construit en 1880 en vue de séparer les beaux quartiers de la banlieue. Le dernier CD du tandem viennois Kruder et Dorfmeister dans mon lecteur laser, je me suis retrouvé dans une avenue piétonnière, où – je l’aurais juré – l’Autriche entière s’était donné rendez-vous. Ici, des bourgeois en queues-de-pie et en robes du soir se rendant à l'opéra. Là, un mendiant éméché réclamant une cigarette à un jeune couple tout droit sorti des pages du Vogue. Là encore, des chambristes attaquant un prélude de Mozart pendant que des adolescentes lookées Britney Spears se pâmaient devant une vitrine de Versace. Et, partout, des touristes. Décor sublime, tourbillonnante animation, sentiment d’irréalité : j’avais l’impression d’être un figurant dans une mise en scène aussi lourde qu’un sachertorte.

Coupant court à la folie ambiante, j’ai fui vers une avenue secondaire. Et, par bonheur, déserte. Sans le savoir, je venais de pénétrer dans Spittelberg, le quartier de la Nouvelle Vienne. Une Vienne authentique, que je sentais là, tout près, avec ses airs du SoHo new-yorkais des années 1980, et dont la plupart des étrangers ignorent l’existence. Pourtant, cet ancien red-light de Vienne est devenu en quelques années l’endroit in où il faut habiter… La faune locale est branchée et friquée, tendance oblige. « Ici, les loyers ne cessent de grimper. Tout le monde veut vivre dans les parages ou encore y ouvrir une boutique… », m’explique Martin Janda, directeur de la Galerie Raum Aktueller Kunst, l’un des lieux où l’art visuel contemporain s’éclate le plus fort dans la capitale. Jun Yang, un artiste viennois de 27 ans connu internationalement, y expose parfois.

Je les ai rencontrés chez Ra’mien, dans la Gumpendorferstrasse, où l’on mange la meilleure cuisine asiatique en ville. Polyglotte, multipliant les vols entre New York, Paris et Tokyo pour y exposer ses œuvres ultra-urbaines, Jun Yang ne vivrait pas ailleurs qu’à Vienne. «Vienne n’est plus une ville figée dans le passé, résume-t-il. On vit actuellement un boom culturel et artistique fascinant!» Un boom, faut-il le préciser, qui coïncide avec la polémique qui a entouré l’inauguration du MuseumsQuartier, l’an dernier. Depuis la création de ce méga-complexe muséal, l’un des dix plus grands du monde, Vienne connaît un élan phénoménal, aussi important que celui qu’avaient entraîné les mouvements sécessionniste et Art nouveau fin xixe début xxe. «Avec le MuseumsQuartier, précise Erik Kunstraum, directeur de galerie, les galeries d’art poussent comme des champignons ! Le voisinage offre un complément artistique d’avant-garde au complexe.» Et ce ne sont pas les galeristes ni les commerçants qui s’en plaindraient. Même si le projet sème encore la controverse après un quart de siècle de discussions et de tergiversations, culte de la tradition oblige!

Choc architectural ébouriffant entre le faste baroque et l’avant-garde minimaliste, le MuseumsQuartier n’est pas un musée, mais plutôt, comme son nom l’indique, un quartier entier qui abrite une vingtaine d’équipements culturels, établis sur le site d’anciennes écuries construites au début du xviiie siècle. Devant le Leopold Museum, taillé dans un immense bloc de marbre blanc, la Kunsthalle, un long rectangle rouge, et le MUMOK, un gigantesque cube de basalte anthracite, on perd tous ses repères. Impossible de faire autrement. «Je n’aime pas vraiment le MUMOK, lance Ingrid, une jolie blonde de 20 ans, rencontrée dans un café. Mais, bon, il était temps qu’on enlève un peu de toute cette poussière qui recouvre Vienne depuis trop longtemps!» Un sentiment partagé par plusieurs jeunes Viennois, qui se réclament d’une seule envie: celle de se délester de l’héritage impérial souvent très lourd à porter. Ce qui ne les empêche pas, ajoute Ingrid, d’apprendre la valse à 16 ans et de se précipiter aux bals de fin d’année… avec les cheveux rouge feu et un anneau à la lèvre inférieure. Un paradoxe qui illustre parfaitement le tiraillement des Viennois entre le ras-le-bol et la vénération de leur tradition impériale. Ironie du sort, le MuseumsQuartier est situé entre le centre de la Vienne officielle et le quartier bohème de Spittelberg, comme pour témoigner de l’éternelle ambiguïté des Viennois quant au désir de se libérer de leur passé.

Sous le charme de Spittelberg, j’y suis retourné le lendemain. Je me suis perdu dans le dédale de ses rues aux noms souvent imprononçables (Nibelungengasse, Getrewidemarkt, Eschenbahgasse!). C’était samedi, et il faisait soleil sur le Naschmarkt, un marché très animé où la jeunesse locale se rencontre, fait ses courses, prend un verre, reconstruit le monde, comme c’est la coutume à Vienne. Au grand plaisir des Viennois, un trio de jazz connu dans la capitale donnait un spectacle improvisé et gratuit.

J’ai siroté une coupe bien fraîche de Grüner Veltliner, un vin blanc sec et fruité. Puis une autre. J’avais soif, mais pas faim. C’est que je venais de faire connaissance avec la nouvelle cuisine autrichienne. Elle existe, je l’avais rencontrée au restaurant Mörwald, à l’hôtel Ambassador: amoureusement apprêtée par le chef Christian Domschitz, une version «twistée» – a précisé le toqué en souriant – du hummerkrautfleisch (homard et choucroute fraîche). Renversant. Le chef qui, selon la critique gastronomique, cuisine « le meilleur pigeon d’Autriche», prépare son premier livre de recettes. En attendant le lancement, je lui ai conseillé de mettre en conserve ses sauces sublimes, et lui ai proposé de les importer au Canada. Il a franchement rigolé, ouvert une autre bouteille de blanc, et on a discuté. De mes préjugés sur la Vienne aux cafés lambrissés dont le calendrier indique encore 1910, sur les valseurs guindés tournant sur l’insupportable Danube bleu, sur les théories de l’oralité de Freud… Il a franchement souri. Je lui épargné le fantôme de l’impératrice Sissi ; il a franchement apprécié. Un peu grisé, j’ai abordé le penchant de la capitale pour l’extrême droite de Jorg Haider. Il s’est franchement tu et, en hôte parfait, il m’a alors offert un mélange (un café au lait, qu’on commande en français, s’il vous plaît).

Puis, on a défait et refait le monde autour d’un café. Comme le veut la tradition viennoise, avant-garde ou pas.

 


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