ENROUTE TV
  ENROUTE FM
  MEDIA KIT
  AIR CANADA
  LIENS

  DIRECTIVES
  AUX AUTEURS



  


SKIER À LAS VEGAS

Texte: PHILIP PREVILLE

Si vous aviez à construire une station de ski pour Las Vegas, où choisiriez-vous de l’installer?

Vous pourriez toujours la planter au beau milieu du Las Vegas Boulevard, mais vous auriez quelques difficultés à conserver la neige.

Il faudrait en fait trouver le juste milieu entre Las Vegas et l’hiver.

Au départ de Vegas, la route vers le nord est bordée d’une suite interminable de hauts sommets mais, du Nevada au sud de l’Utah, elle n’offre plus qu’un invariable paysage – montagnes ou désert – de couleur sable à perte de vue. Pour voir un arbre, il faut faire presque deux heures de route. Et, après deux heures et demie, on aperçoit de la neige: Beaver, Utah (population: 2 454 âmes).

En fait, c’est toujours le désert, seuls les sommets sont enneigés. De Beaver, on pique vers l’ouest et on grimpe pendant 30 minutes en lacets aussi magnifiques que redoutables pour enfin laisser le désert derrière. Dans la vallée, on arrive alors au Elk Meadows Ski Resort.

L’appellation «resort» (qui implique d’habitude la présence d’un hôtel) est un peu forte. S’il y a 36 pistes et 6 télésièges, le reste se limite à 2 petites cabanes à frites et à chocolat chaud. Le cabinet d’architectes montréalais Smith & Koenka a reçu le mandat de faire de cet endroit un véritable «resort», une station de villégiature luxueuse digne de Vegas, avec hôtels, appartements, restaurants, plus de place pour le ski et un golf de 18 trous. «Ce que nous voulons réaliser, ce n’est rien de moins qu’un parc d’attractions hivernales à la Disneyland, déclare David Smith, l’architecte de 46 ans responsable du projet. Un endroit que les skieurs rêveraient d’habiter toute l’année.»

Pourquoi vouloir faire de Las Vegas une destination de ski? C’est que la vocation de Vegas est bel et bien de satisfaire toutes les fantaisies : du jeu au golf, et du sexe aux vaisseaux spatiaux. Il ne manquait que le ski – voilà donc ce que David Smith doit rendre possible : faire naître une station de ski dans le désert du sud de l’Utah, dont les sommets sont réputés pour leurs paysages à vous couper le souffle et leur climat plutôt bizarre. Ici, on ne manque pas de neige mais d’eau, un problème assez sérieux vu qu’une station de ski consomme des tonnes d’eau. Mais le désert n’a jamais arrêté Las Vegas.

L’aventure qui a mené David Smith à Elk Meadows a débuté vers la fin des années 1970. C’est alors un adolescent, fana de ski, qui fréquente les pentes de Whistler et fait la fête avec Roger McCarthy, directeur de la patrouille de ski. Plus tard, Smith entre dans une école d’architecture à Ottawa, et McCarthy devient cadre chez Intrawest, la compagnie qui allait transformer les gentilles petites pentes de ski de Whistler-Blackcomb en un luxueux centre de villégiature toutes saisons. En 1991, quand Intrawest achète Mont-Tremblant, au Québec, Smith pose sa candidature comme architecte. À l’entrevue, il retrouve McCarthy, à la tête du jury de sélection. «La première demi-heure a été plutôt embarrassante, se souvient-il. Les années où nous nous étions connus n’étaient pas précisément celles dont nous étions les plus fiers. Je ne savais pas si cela allait jouer en ma faveur.» En fin de compte, McCarthy embauche Smith pour la construction du bâtiment administratif et du Grand Manitou au sommet de la montagne. C’est un succès, et Smith devient un spécialiste des stations de ski de plus en plus en demande.

Quand le groupe de décideurs du projet d’Elk Meadows lui propose de prendre en main la construction d’un paradis de loisirs hivernaux en plein désert, Smith voit tout de suite le potentiel du site. Elk Meadows est à mi-chemin entre Vegas et Salt Lake City. Salt Lake City a déjà beaucoup à offrir aux skieurs; Vegas, par contre, a besoin d’une station, et Smith a appris à Tremblant que les gens viendront de loin pour pouvoir jouir de la beauté d’un lieu, les pieds rivés sur des planches. «Les trois heures de route qui séparent Las Vegas de la station peuvent, à première vue, rebuter, mais n’oublions pas que, de Vegas, il faut de toute façon cinq heures de route simplement pour sortir du désert», fait remarquer Smith.

À 3 000 mètres, comme les stations du nord de l’Utah, Elk Meadows reçoit 10 mètres de neige par année. Sa dénivellation correspond environ aux deux tiers de celle de Deer Valley ou de Park City, mais on prévoit l’augmenter à 640 mètres en prolongeant les remontées mécaniques. La station offre de longues pentes douces pour débutants (dont une qui passe sous la route qui mène au village) et des à-pics pour les experts. La vallée d’Elk Meadows, aussi élevée que celle du Sunshine Village de Banff, donne à la station ce caractère retiré que les skieurs adorent avec, en prime, une vue sur un désert, un «facteur cool» non négligeable.

Le fana du ski qui sommeille encore en David Smith adore cet endroit, mais l’architecte s’arrache déjà les cheveux. «Là-bas, les gens ignorent tout de l’architecture nordique, s’exclame-t-il. Comme ils vivent dans le désert, c’est plutôt le soleil qui les préoccupe. Ils ont des idées très bizarres sur l’isolation, qui ne fonctionnent d’ailleurs tout simplement pas à de telles altitudes.» De nouvelles remontées mécaniques ont été installées l’été dernier ; les travaux de construction de l’hôtel ont débuté au printemps et sont presque terminés. L’an prochain, ce sera le tour des condos. Une fois le projet achevé, Elk Meadows pourra héberger jusqu’à 8 000 personnes.

Bien que Smith lui-même qualifie le projet de «disney-esque», on ne verra pas de personnages à la Mickey Mouse à Elk Meadows. À quoi bon, puisqu’on a les surfeurs ! Il a l’intention de bâtir un café, style Starbucks, comportant un balcon avec vue sur la piste de demi-lune, d’où les spectateurs pourront se régaler des exploits et des chutes. «En fait, dans les parcs thématiques, on ne doit voir que des gens qui s’amusent. Cachez les entrées et les sorties de camions. Les rues doivent être toujours propres. Aucune infrastructure apparente.» Et l’esprit dans lequel Smith a conçu Elk Meadows cadre parfaitement avec cet idéal; des hôtels comme des appartements, on a vue sur les montagnes, et à aucun endroit du centre du village, exclusivement piétonnier, on ne peut apercevoir quelque partie que ce soit de la route de service.

Une chose est sûre cependant: il est beaucoup plus facile de camoufler des infrastructures sous le soleil de la Floride que dans les frimas de l’hiver, où les chasse-neige, les mini-bulldozers, le sel, le sable et les gravillons constituent la réalité du sempiternel chantier de déneigement. Mais Smith a trouvé la solution à ce problème: chauffer toutes les allées piétonnières du village par un système à eau chaude, une nouveauté que ne manqueront pas d’apprécier tous ceux qui ont déjà marché sur un trottoir verglacé en bottes de ski. De toute évidence, Smith se régale à l’idée de mettre la pelle à neige au rancart. «Ces conduites d’eau chaude vont tout simplement faire disparaître la neige», assure-t-il.

Encore faut-il, bien entendu, qu’il puisse les remplir d’eau, ces conduites, et elles ne seront pas les seules à avoir besoin d’eau. Viendra un temps où Elk Meadows aura des dizaines de restaurants où il faudra laver la vaisselle, un hôtel où on lavera des draps jour et nuit et un golf qu’il faudra arroser, et où 8 000 personnes se doucheront, tireront la chasse d’eau et boiront du chocolat chaud. En hiver, lorsque la neige naturelle recouvre les lieux, on peut difficilement s’imaginer que l’eau puisse poser problème. Mais Elk Meadows n’a aucun droit de propriété sur la neige qui y tombe. Techniquement, elle appartient à l’État de l’Utah.

En effet, depuis le milieu du xixe siècle, l’eau de l’Utah est régie par une législation mise en place par l’ingénieur de l’État. Une fois fondue, la neige d’Elk Meadows ne peut être utilisée que par les grands éleveurs, les entreprises et les résidants de Beaver, en aval. La Utah Power a également des droits sur cette eau puisque, en coulant vers Beaver, elle alimente les turbines de son barrage. La compagnie d’électricité pourrait même comptabiliser toute l’eau qui quitte la région – y compris la tasse de café emportée pour la route vers Las Vegas – et en réclamer compensation à Elk Meadows.

Comme s’il n’était pas déjà suffisamment compliqué d’établir une station de ski au milieu du désert ! Mais, en Utah, le deuxième État le plus aride des États-Unis, le contrôle des permis de captation d’eau permet d’éviter le pillage d’une ressource rarissime, dont une ville comme Beaver pourrait être victime si, par exemple, une nouvelle station de ski se mettait à puiser toute l’eau avant qu’elle dévale la montagne.

Résultat : Elk Meadows n’a pas accès à assez d’eau pour se développer. Pour compenser, la station recyclera ses eaux usées et les réintroduira dans ses circuits. «Les ingénieurs appellent ça des “tuyaux roses”, explique Smith. L’eau de source coulera des robinets, et sera évacuée directement vers la station de filtration. De là, elle sera remise en circuit pour l’usage des toilettes, à travers des canalisations de couleur rose» Elle servira également à l’arrosage du golf et à la fabrication de la neige artificielle, deux opérations très coûteuses en eau. Le fonctionnement du système de filtration est assez efficace pour que la neige ne soit pas jaune ni dangereuse si on la mange.

Malgré les problèmes chroniques d’approvisionnement en eau, les fonctionnaires de l’État ont d’abord considéré avec beaucoup de méfiance l’idée de réutiliser les eaux usées. Il a fallu les convaincre des avantages du système. Pourtant, si l’on pouvait reconstruire une grande ville à partir de zéro aujourd’hui, on aurait probablement recours aux «tuyaux roses». Les municipalités dépensent des millions pour produire de l’eau potable. «C’est un crime que d’envoyer autant d’eau à l’égout chaque fois que notre corps produit 10 centilitres d’urine», m’a dit un jour un employé municipal.

Que la volonté de David Smith soit faite : Las Vegas aura bientôt sa propre station de ski. Reste à voir si elle attirera les foules. Plus de 30 millions de touristes visitent Las Vegas chaque année et s’entassent dans d’immenses salles de jeu. Rien n’est plus loin de leurs préoccupations que l’exercice et l’air pur.

Qu’à cela ne tienne, insistent David Smith et ses partenaires d’Elk Meadows. Il faut voir plus loin que les touristes, disent-ils. Vegas, qui compte maintenant 1,3 million d’habitants, est la ville des États-Unis qui grandit le plus vite. Si les néons font sourire les touristes, ils perdent vite leur attrait pour ceux qui les subissent à longueur d’année. Le désert est suffocant en été et mortellement ennuyeux l’hiver. Les casinos rendent claustrophobe, les bouchons irritent et le paysage urbain vous étourdit. Las Vegas a toujours attiré les gens, mais, aujourd’hui, elle est en train de devenir l’un de ces lieux qu’on aime bien fuir à l’occasion; cela vaut pour les touristes, mais encore plus pour les résidants.

Et si certains d’entre eux aiment le ski, David Smith a des condos à leur vendre dans le désert.

 


© 2004 enRoute est publié mensuellement par Spafax Canada In. Tous droits réservés. ENGLISH