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Plusieurs Indo-Canadiens, abreuvés depuis le berceau de mélodrames et de romances à l’eau de rose, ne voient leur mère patrie que par la lentille des caméras de Bollywood. Pour le meilleur et pour le pire, tout ce qu’ils connaissent de la vie en Inde leur vient des films bollywoodiens.

Qu’est-ce au juste que Bollywood? C’est une industrie, qui produit des centaines de films par année. C’est une ville, Bombay – d’où le «B» de Bollywood – aujourd’hui appelée Mumbai. Mais, surtout, c’est une formule, qui combine danse, musique, théâtre et toutes les manifestations de la culture populaire indienne pour produire un divertissement grand public d’une frénésie débordante.

Le réalisateur Arjun Sablok, en visite à Vancouver, explique: les films durent en général trois heures, sont en partie tournés dans des lieux exotiques, et présentent tous des numéros musicaux. Ils comportent souvent des scènes de batailles et des scènes comiques – qui ne sont pas toujours reliées à l’intrigue principale. «Ce n’est pas pour rien qu’on surnomme ces films “masala movies”, dit Sablok. Pour le public indien, le cinéma, c’est comme la nourriture. Il faut que ce soit varié et relevé.»

L’amour est l’ingrédient principal de ce mélange. Deux inconnus se croisent, se regardent, s’aiment et se jurent fidélité: c’est l’amour à la Bollywood (alors qu’en Inde, la plupart des mariages sont encore des mariages arrangés). «Ma conception de l’amour m’est venue des films de Bollywood», dit Ruby Bhatia, ancienne Miss Inde-Canada, née à Ajax (Ontario) et devenue l’une des personnalités les plus populaires de la télé indienne après s’être installée dans ce pays. L’intérêt de Mme Bhatia pour Bollywood est apparu dès l’âge de six ans, quand elle a obtenu un rôle dans Door-desh, l’un des premiers films bollywoodiens tournés à Toronto. Actrice née, elle a été encouragée par ses parents, pour qui ces films étaient une façon de garder contact avec la culture qu’ils avaient laissée derrière. Elle avait un peu oublié son rêve de devenir une grande star quand, plus tard, elle s’est inscrite en philosophie à l’université de Toronto. Mais un ami l’a convaincue de participer au concours Miss Inde-Canada, et elle a remporté le premier prix : un billet d’avion à destination de l’Inde.

Avec ses cheveux courts et ses allures modernes, c’était l’animatrice parfaite pour Channel V, la chaîne vidéo qui venait d’être créée à la télé indienne. «C’est pour ça que j’ai été embauchée, dit Ruby Bhatia. On voulait que je parle de l’Inde, mais que je garde mon allure occidentale.» Elle parle hindi et vit à Bombay depuis 1993. Après avoir animé une émission traitant de Bollywood et plusieurs galas de remise de prix, elle est vite devenue célèbre : l’image proprette de la nouvelle génération en Inde, et une source d’inspiration pour la jeunesse NRI au Canada.

L’histoire de sa vie a inspiré Nisha Pahuja, une jeune documentariste canadienne, quand elle a conçu son premier film, Bollywood Bound, qui explore le rêve de jeunes acteurs indo-canadiens qui veulent devenir des vedettes à Bombay. L’attrait qu’exerce la culture de la mère patrie sur toute une génération de jeunes NRI intriguait la réalisatrice. «Je pensais que plus nous serions nombreux à venir [au Canada], et à y naître, plus le lien avec l’Inde s’effriterait. En fait, c’est l’inverse.»

Mais cela n’est pas dû qu’à Bollywood. Dans les grandes communautés d’immigrants venant du sous-continent indien – comme Surrey, en Colombie-Britannique, le quartier Mill Woods, à Edmonton, et Brampton, en Ontario –, plusieurs sont originaires du Panjab, une province essentiellement rurale et plus traditionnelle. Pour les gens arrivés dans les années 1970, l’assimilation était une stratégie de survie ; mais, aujourd’hui, les communautés sont plus nombreuses et moins tenues de sacrifier leur culture pour se faire accepter. Pour les acteurs indo-canadiens, toutefois, les emplois sont rares, et Bollywood reste ce qu’il y a de mieux.

Tandis que des Indo-Canadiens font leur marque à Bollywood, le cinéma bollywoodien s’adresse de plus en plus aux NRI disséminés sur la planète – qui comptent pour 20 % des recettes au box-office. Ce que les NRI veulent voir à l’écran, c’est une Inde plus «occidentalisée», par exemple, des jeunes femmes en minijupes, à la fois timides et délurées en amour, et qui parlent «hinglish» (un mélange d’hindi et d’anglais). De nombreuses scènes tournées à l’étranger – du pont de Londres au Richmond Centre de Vancouver – satisfont une diaspora qui veut se reconnaître dans les films qu’elle consomme désormais goulûment.

Par contre, on veut aussi revoir l’Inde d’autrefois, avec ses hommes vêtus de blanc et ses femmes vertueuses, drapées dans de beaux saris multicolores. C’est un genre dont les Indiens se moquent un peu, et qu’ils appellent «films NRI»: dégoulinant de patriotisme et de pieux sentiments, et destinés à émouvoir les expatriés. «Les gens veulent retrouver les lieux de leur enfance, qu’ils ont idéalisés» dit Nisha Pahuja. Mais, comme elle le montre clairement dans Bollywood Bound, c’est un rêve impossible. «On ne revient jamais chez nous, conclut-elle, car ce n’est pas chez nous.»

Pourtant, Arjun Sablok, lui, est allé vivre en Inde et a tenté d’injecter une dose de réalisme dans son premier long métrage indien: moins de scènes de bataille héroïques, par exemple, et des numéros musicaux qui s’inscrivent dans la logique du scénario plutôt que d’en être déconnectés. «J’essaie de trouver la ligne de partage entre le rose bonbon et la réalité.»

Sablok cherche à conjuguer Bollywood et Hollywood. Cette approche est au cœur de Bollywood/Hollywood, de Deepa Mehta, qui a récemment fait un malheur aux festivals de films de Toronto et de Vancouver. Le contexte: un jeune Indo-Canadien de première génération, millionnaire de l’informatique, doit d’abord se fiancer pour que sa sœur puisse se marier. Il feint d’être amoureux d’une belle jeune femme, qu’il fait passer pour sa fiancée: une intrigue bollywoodienne typique, quoi. Mais la sœur doit se marier au plus vite, parce qu’elle est enceinte, et aussi parce que la fausse fiancée est en fait une escorte... S’agit-il d’un clin d’œil au genre ou d’un pastiche ? « Un peu des deux, dit en riant Mehta, dont le père est distributeur de films en Inde. J’ai grandi à l’ombre de Bollywood, et j’adore le genre, qui joue bien son rôle: divertir!»

Les films de Mehta jouent aussi un plus grand rôle. Ainsi, aux côtés d’autres réalisateurs, comme l’Américaine oscarisée Mira Nair (Le mariage des moussons, Mississippi Masala) et le Britannique Gurinder Chadha (Bend It Like Beckham), des Canadiens contribuent à définir le cinéma NRI et à mieux faire connaître cette culture. D’autres cinéastes, comme M. Night Shyamalan (Le sixième sens, Signes) et Shekhar Kapur (Elizabeth, The Four Feathers), ouvrent de nouvelles voies aux talents de la communauté NRI. «Nous continuons de parler de cette vie que nous menons, partagés entre deux cultures; c’est pour nous une expérience fondamentale, dit Nisha Pahuja de ses compatriotes artistes. Mais, avec le temps, nos origines prendront de moins en moins d’importance.»

«Pointez vos bras vers le haut!» lance Poonam Sandhu, en faisant la démonstration d’un pas de danse complexe à six jeunes femmes dans la vingtaine rassemblées dans son garage de Vancouver. «Non, ne faites pas que pointer, mettez-y du mouvement, de la grâce!»

Il y a déjà deux ans que Poonam est allée se pâmer devant Hirthik Roshan au Richmond Center. Depuis, elle est allée en Inde, est devenue danseuse filmi (ce type de danse propre aux films bollywoodiens) et a dansé dans des films mettant en vedette les plus grands noms de Bollywood. Elle a même déjà répété sur un plateau où était Roshan. Aujourd’hui, elle donne des spectacles au Canada et enseigne la danse filmi à de jeunes Indo-Canadiens qui rêvent de Bollywood.

Ce n’est plus un cas d’exception. Les jeunes Vikram et Vekeana Dhillon, frère et sœur nés en Alberta (qu’on peut voir dans Bollywood Bound) travaillent à Channel V. Rishma Malik et Kamal Sidhu, gagnantes du concours Miss Inde-Canada, ont tâté de la télévision et du cinéma indien. Arjun Sablok, à Bombay, cherche actuellement un couple de NRI (une nouveauté) pour tenir les premiers rôles de son prochain long métrage.

Quant à Poonam Sandhu, l’an prochain, elle épousera son fiancé canadien et retournera en Inde, avec sa bénédiction, tenter de nouveau sa chance à Bollywood. Elle reviendra sans doute au Canada – bientôt dans un cinéma près de chez vous.

 


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