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À LIVRES OUVERTS

Texte: CHARLES FORAN

Les frontiÈres ont disparu, les humains sont en mouvance. Comment s'adaptent nos Écrivains??

Voue Êtes dans un avion, en train de lire ce magazine. Peut-être faites-vous partie du million d’êtres humains qui vont franchir une frontière aujourd’hui. Ou peut-être êtes-vous de ces milliers de gens qui, happés par le plus vaste mouvement de migration de l’histoire, vont changer d’adresse au cours des 24 prochaines heures. Peut-être avez-vous déjà deux passeports. Une chose est sûre, vous êtes en mouvance.

Cherchez-vous des livres qui parleraient à votre cœur errant? Il en existe. L’un d’eux, qui a pour titre The Global Soul et pour sous-titre «décalage horaire, galeries marchandes et quête d’un chez-soi», traite du rythme effréné de notre époque et de l’angoisse sourde qui en résulte. Son auteur, Pico Iyer, se fait le défenseur d’un courant littéraire né de la mutation en cours dans les notions d’identité et d’appartenance. Ce nouveau courant, nommé «littérature globale», n’a que faire des frontières traditionnelles ou des vieilles définitions. Il veut plutôt savoir à quelle heure part le prochain avion.

Même s’il ne concernait que les maisons d’édition, le phénomène vaudrait le détour. Depuis une dizaine d’années, le palmarès littéraire au Canada (comme ailleurs) se peuple d’auteurs dont les origines ethniques sont de plus en plus difficiles à cerner. La fiction semble se dissocier du commerce – comment le marché fera-t-il désormais pour découvrir les prochains Virginia Woolf ou William Faulkner? –, mais ce n’est pas le cas. Les marchés se créent d’abord, puis prennent de l’expansion. De nombreux romans avaient été écrits sur l’Inde avant que Le Dieu des petits riens d’Arundhati Roy fasse un malheur en 1997. Peut-être les autres étaient-ils moins poétiques ou leur auteur avait-il moins de charme… Il reste que celui-là a été traduit en 36 langues dès la première année. Et depuis, des romans semblables voient le jour pratiquement tous les mois.

Le phénomène est aussi largement culturel et semble relever du malin plaisir que nous prenons à réduire la planète en échantillons de musique, de littérature, de télévision ou de cinéma. Pour paraphraser Pico Iyer, la fiction n’est-elle pas avant tout la quête d’un chez-soi?

Rohinton Mistry vit au Canada depuis 25 ans, mais ses romans et nouvelles n’ont jamais quitté la communauté parsie de Mumbai (Bombay). L’écrivain «nobélisé» Gao Xingjian vit en France depuis longtemps, mais son roman La montagne de l’âme reste un dialogue intime avec la Chine, un geste de courage créateur, l’auteur sachant que la censure empêcherait la diffusion en sol chinois de cette œuvre monumentale.

Bref, la littérature globale n’a pas pour sujets des auteurs qui vivent ailleurs que dans leur pays natal. Car peu importe l’endroit où l’on vit, pourvu qu’on y ait la liberté d’écrire. Son thème principal est plutôt l’adaptation et comment, au fil de transformations multiples et diverses, chacun devient ce qu’il est.

Cela donne un Neil Bissoondath, né à Trinidad dans une famille indienne, qui vit à Québec et décrit dans ses livres les univers conflictuels que portent en eux les immigrants. Ou un Michael Ondaatje, né dans la communauté des expatriés hollandais du Sri Lanka, qui, dans Le patient anglais ou d’autres ouvrages écrits à Toronto, fait primer les voies du cœur sur les territoires géographiques. Ou encore Kazuo Ishiguro, transplanté tout jeune du Japon en Angleterre, et dont les romans parlent d’orphelins voguant à la dérive sur des océans de doute identitaire.

Mais le plus grand chantre de la littérature globale reste Salman Rushdie. Les critiques s’entendent pour le dire, tout a commencé en 1981, par ces mots: «Il était une fois… je naquis à Bombay», amorce ludique des Enfants de minuit, où il se livre au joyeux mélange des identités, des langues et des histoires. Vingt ans plus tard, l’iconoclaste persiste et signe Furie, un nouveau roman rempli de malice.

L’influence de Salman Rushdie et les nombreux écrivains de qualité issus de l’Inde postcoloniale et de sa diaspora nous portent à nous interroger. La littérature globale a-t-elle une couleur? Est-elle indissociable de l’anglais, la nouvelle lingua franca? Le succès de Tahar Ben Jalloun, un Marocain qui écrit en français, nous oblige à élargir le spectre. De même, des auteurs comme Ying Chen, native de Shanghai, et Émile Ollivier, né à Haïti, contribuent à élargir les frontières de la littérature québécoise. La mondialisation met au défi la souveraineté des langues partout dans le monde.

Cet automne, le Montréalais Yann Martel a publié son second roman. Life of Pi raconte l’équipée maritime d’un Indien et d’un tigre du Bengale. Dans une note, l’auteur raconte que, en panne d’inspiration, il a fait ce que tout écrivain intelligent aurait fait à sa place.: «J’ai pris l’avion pour Bombay.» Yann Martel a vécu à l’étranger une bonne partie de sa vie, ses parents étant diplomates. Il vit en français, mais écrit en anglais. Au Canada, où la littérature identitaire se porte bien, les auteurs sont souvent plus lus pour leur profil que pour leur œuvre. On verra bien si Life of Pi, parabole subtile sur les délires de la notion de soi, a trouvé preneur dans le pays natal de l’auteur.

Mais la question fondamentale que pose la littérature globale est celle de l’âme. Car ce mouvement a aussi un coût psychologique. Établi en banlieue de Kyoto, Pico Iyer – fils d’Indiens ayant immigré en Angleterre mais qui vivent aujourd’hui en Californie – peut bien se décrire comme un «mélange postnational», il reconnaît la part d’angoisse qui s’y rattache. Comme il le dit dans The Global Soul, les livres sur l’avenir devront traiter de «nos vies, de notre sentiment de rupture, de déplacement, d’errance dans un labyrinthe de lieux impersonnels».

Les meilleures œuvres de la littérature globale, Les versets sataniques de Rushdie ou Quand nous étions orphelins de Ishiguro, mettent souvent en scène des univers mentaux complexes. Ce ne sont pas des ouvrages faciles à lire. Mais, à leur façon, ils parlent d’un lieu à soi. Que la notion même de ce lieu soit devenue imprécise, source d’émerveillement tout autant que d’angoisse, témoigne de la vie que mènent de plus en plus d’entre nous. Mais si vous êtes à bord d’un avion en train de lire ce magazine, peut-être ce sentiment est-il déjà logé au plus profond de vous-même.

 


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