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LES FANTÔMES DE L'APARTHEID
Texte: NIKKI BARRETT
Assez curieusement, je venais d'emprunter pleure, ô pays bien-aimé d’Alan Paton, le roman paru en 1948 qui avait ébranlé l’apartheid jusque dans ses fondements. Debout au comptoir de la plus méridionale des bibliothèques de l’Afrique, aux limites de L’Agulhas, j’inscrivais l’adresse de la maison où j’allais loger pendant un mois.
Je songeais au sentiment d’appartenance que procure une carte de bibliothèque quand la bibliothécaire s’est mise à crier contre une enfant «de couleur» qui venait d’entrer pieds nus. L’enfant restait imperméable à l’invective. La bibliothécaire fulminait: forcée de vivre dans cette Afrique du Sud postapartheid, elle devait tout faire pour contrer la malhonnêteté de ces Noirs ignorants, de ces malins petits piccanins, qui n’ont aucun respect pour les livres. Pas besoin de comprendre l’afrikaans pour saisir le propos.
J’entendais ces expressions de racisme à peine voilé depuis des semaines. ON PENSERAIT QU’ÉTANT MOI-MÊME ISSUE D’UNE FAMILLE SUD-AFRICAINE, JE SERAIS MOINS CHOQUÉE PAR L’ATTITUDE DE CES FERMIERS ET PÊCHEURS DU CAP, DE CES GENS D’AFFAIRES DE JO’BURG ET DE CES DIPLÔMÉS D’UNIVERSITÉ EN CHÔMAGE. LA PLUPART SONT RÉSIGNÉS À L’AGITATION PERMANENTE QUI RÈGNE DANS LEUR NOUVELLE NATION ARC-EN-CIEL, ET LE RACISME SE TRADUIT DÉSORMAIS PAR UN HUMOUR ÉTRANGE AUQUEL JE N’ÉTAIS PAS ENCORE HABITUÉE. Par exemple, un type se penche vers vous et, le sourire en coin, vous dit sur le ton de la confidence: «Je ne suis pas raciste, c’est juste que je hais les Noirs.» J’ai entendu ces mots mille fois.
À peine à 200 km à l’ouest se trouvent les intellectuels du Cap, les militants et stratèges qui luttent quotidiennement contre l’hydre du sida, de la corruption et de la criminalité, et qui souhaitent réellement la réconciliation. Je sais aussi que partout sur le territoire des Boers du Cap occidental, il y a des Afrikaners qui veulent sincèrement corriger les lourds dommages causés par leur histoire. Mais ici, dans cette petite ville, je suis face aux deux extrémités du spectre géographique et politique. Comment concilier la beauté sauvage des lieux avec la violence et la pauvreté qui y règnent, le racisme endurci des Afrikaners?
J’avais aussi emprunté un autre roman, Poussière rouge, émouvante évocation des travaux de la commission Vérité et Réconciliation. Je l’ai lu en une seule nuit. Quand je me suis levée le lendemain, mon chauffe-eau coulait. Pendant que son assistant rampait dans les dédales de mon plafond humide, le plombier, un Afrikaner, me donnait son point de vue sur la politique sud-africaine. «Vérité et Réconciliation… le plus gros kak que j’ai jamais entendu. Les gars qui étaient sur le terrain sont en prison et les okes qui donnaient les ordres sont libres. Quand t’es un soldat ou un policier, tu fais ce qu’on te dit. On se battait pas contre les Noirs, bon Dieu, on se battait contre le communisme.»
Pendant un certain temps, sous le charme du paysage – ces rudes falaises flanquées de petites montagnes, les conifères bleus, les moulins à vent et les pâturages pleins de moutons mérinos –, je me suis demandé si j’aimerais vivre ici. Un ami a proposé de me marier à un riche vigneron ou à un éleveur de chevaux de la région. Mais dès qu’il m’a expliqué comment séduire ledit candidat au mariage, j’ai compris que même la perspective d’une provision inépuisable de shiraz épicé ne pourrait sauver ce projet de l’échec: ne le contredis pas; si tu as déjà eu une vie sexuelle, n’en parle pas; ne parle pas non plus de tes amis qui ont déjà adopté un enfant de couleur; ne jure pas; apprends à manger plus de viande.
Ayant renoncé au riche vigneron, je me suis tournée vers le policier qui assurait depuis quelque temps une plus haute surveillance dans ma rue. Attablés devant un ragoût de viscères d’agneau (appelé afval – le mot se prononce comme l’anglais awful, mais c’est très bon), on en est venus à parler de sa sœur. «Pourquoi vous ne vous entendez pas?
«Bien, elle ne pense pas comme moi. Vous savez, elle est végétarienne.» Quelques jours plus tard, quand je me suis révélée incapable d’avaler un steak plus gros que le chien de sa mère, j’ai su que j’avais perdu toute chance d’unir mon destin à celui du service de police local.
Tous les jours, je parcours le Spookdraai trail, le «coin des fantômes». Là-haut, je me dis que mes propres fantômes sont bien insignifiants à côté de ceux qui hantent ce pays. L’apartheid a peut-être été aboli, le tribunal de Mgr Tutu, dissous, mais ce pays a encore beaucoup de chemin à faire. Pourrais-je vraiment vivre ici? Si j’étais sud-africaine, est-ce que je «sauterais la clôture» comme mes parents l’ont fait, est-ce que je sortirais mon argent en douce pour aller recommencer ma vie ailleurs? Est-ce que je me promènerais avec un pistolet dans une main et le vague espoir d’une intégration véritable dans l’autre? Est-ce que je parlerais sur un autre ton à une petite fille de couleur qui tient un livre dans ses mains?
Pendant qu’il réparait mon chauffe-eau, ce jour-là, j’ai suggéré au plombier de lire Poussière rouge. Il a jeté un coup d’œil au nom de l’auteure: «Gillian Slovo. Pas question. Elle est parente avec Joe Slovo, le chef du parti communiste. Je m’excuse, mais nous autres chrétiens, on n’aime pas les communistes.»
Il a quand même pris le bout de papier sur lequel j’avais griffonné le titre du livre et le nom de l’auteure. C’est un premier pas…
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