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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA
Second prix
Récit de voyage
RETOUR DE SARAJEVO, À LA PREMIÈRE PERSONNE (p. 3 de 3)
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Nous retenions notre souffle depuis laffiche-frontière et je crois que nous aurions pu traverser tout le tronçon serbe sur une seule respiration. Cest alors que le pneu arrière droit explosa. Nous roulions certainement à 120 km/h lorsque nous entendîmes un choc suivi dune bruyante fuite dair. La voiture pencha de mon côté. Mirza prononça une seule phrase : « Anywhere but not HERE! » Il ralentit brusquement à 60 km/h, mais continua son chemin, tenant fermement son volant pour compenser les zigzags occasionnels. Notre pneu agonisait bruyamment, mais nous roulions avec une surprenante constance. Après cinq minutes de sursis, alors que nous rejoignions le plat au-delà dune petite colline, le verdict tomba : le pneu se déchiqueta complètement, nous forçant à nous arrêter sur le bord de la route. La nuit qui nous entourait était opaque et jappris à ce moment-là que mes compagnons navaient pas de lampe de poche. Heureusement, par prévenance bébête, jen traînais toujours une en voyage, un petit modèle se portant à la ceinture. Une seconde plus tard nous étions sortis de la voiture. Notre capitaine enleva quelques gros morceaux du coffre et en tira le cric et le pneu de secours. Il fallait opérer rapidement. Lhumidité nous mordait les os, nous évitant de nous poser des questions sur lorigine de nos frissons. Notre drame naffectait en rien lardeur des criquets.
Les phares dune voiture apparurent derrière nous. Tous se retournèrent dun coup. Fedja tenait la lampe de poche, Mirza maniait le cric comme un forcené, je mimprovisai donc signaleur. Javançai en direction de la voiture, sachant que jétais vu, et je fis de grands gestes pour indiquer de passer à notre gauche. Ainsi placé, je cachais stratégiquement la plaque dimmatriculation. Ici aussi ZA 27634 pouvait nous attirer des ennuis. Mon visage était serein, mon regard calme. La voiture ralentit un peu, dévia et continua son chemin. Soupir collectif.
Ils en étaient à changer de roue lorsquune autre paire de phares sannonça. Un camion immense finissait de monter la colline. Je repris ma position, adoptant cette fois des gestes un peu nonchalants, question de ne pas avoir lair trop zélé.
Décélération, grincement de freins, relâchement hydraulique.
Le camion sarrêta net à une dizaine de mètres derrière nous. Aveuglé par les phares, incapable de discerner quoi que ce soit derrière le pare-brise noir, je continuais ma petite routine en espérant ne pas trahir mon inconfort. Derrière moi, Mirza persévérait sur les boulons. Je ne me rappelle plus combien de temps je suis resté là à gesticuler. Jétais tétanisé à lidée que la porte du camion souvre. Il aurait fallu leur parler et, malgré la langue commune, mes amis avaient tout de même leur accent. Je nétais pas entièrement convaincu du danger, mais je comprenais que mes amis naient pas envie de vérifier. Un camionneur ivre est si vite arrivé. Face au cyclope, je navais que mon sourire comme fer de lance.
Embrayage, souffle du géant qui pompe, grognement du moteur.
Le mastodonte vira dun coup et nous passa en accélérant. Même les criquets ont soupiré. Mirza finit de tourner le dernier boulon et embarqua ce qui restait de sa roue. Fedja me remit ma lampe de poche : « Thanks, man ». Son regard en disait long. Re-départ. Personne ne passa de remarques sur le fait quon roulait bien au-dessus de la vitesse prescrite pour un pneu de rechange.
Le reste du trajet vers Zagreb se fit sans embûches. La voiture sengagea bientôt sur lautoroute éclairée à quatre voies et, bien quil restât encore une heure de route, la clarté me donna le sentiment dêtre déjà arrivé. Quand la périphérie de Zagreb soffrit enfin à nous, notre grand navigateur, pourtant soulagé, ne crut pas nécessaire de ralentir. Subséquemment
Sirène. Gyrophare. Enregistrements. Permis. Contravention.
Mirza fulminait entre ses dents. Nous nétions quà 5 minutes de notre destination.
Après avoir débarqué devant la gare, fait mes adieux à Fedja et remercié cordialement Mirza, je me rendis sur le quai pour respirer lair du soir. Je devais attendre mon train jusquau petit matin. Jentendais au loin la rumeur de la ville, le quai était vide et lhorloge de la gare indiquait minuit. Le trajet avait tout de même pris douze heures. Éventuellement, je serais dans les bras de ma douce. Il me fallait encore me rendre à Genève en train 17 heures de trajet puis, deux jours plus tard, y prendre mon avion. Javais rendez-vous avec Nicolas Bouvier, je nétais pas pressé de rentrer à Montréal. [ ]
Ex-étudiant en cinéma, Denis McCready a fait deux voyages en Bosnie : ses photos ont été exposées en 2001. Il travaille actuellement à raconter son expérience bosniaque en photos et en textes, en plus davoir des scénarios de fiction et de documentaire en chantier.
Étudiante au Collège Ahuntsic, Martine Huot senvolera le mois prochain pour la Belgique. Elle désire orienter sa carrière vers le graphisme en milieu humanitaire.
Membres du Jury
Poète, romancier et essayiste, Hugues Corriveau publiait lan dernier Hors frontières.
Claude Godin est réalisateur à la Chaîne culturelle de Radio-Canada.
Auteur primé, Dany Laferrière réalisera son premier long-métrage cette année.
VOS COMMENTAIRES > lettres@enroutemag.net
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