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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA
Second prix
Récit de voyage
RETOUR DE SARAJEVO, À LA PREMIÈRE PERSONNE (p. 2 de 3)
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À Sarajevo, on naimait pas les plaques de Zagreb, on avait donc donné quelques coups de clé pour assouplir notre conduite. Mirza entreprit de bien revisser les boulons. La campagne était soudainement silencieuse et je le constatai en même temps que Fedja : « Wheres the dog? » Le fameux « dog » mangeait le reste de la pizza en nous surveillant du coin de lil. La porte de la voiture était restée ouverte.
Notre roue sécurisée, nous reprîmes le chemin, laissant à notre douanier poilu un péage très apprécié. Puis, alors que nous commencions à grimper à bon rythme dans la montagne, le brouillard et la neige nous tombèrent dessus comme la misère sur le pauvre monde. Visibilité : moins de 4 mètres. Mirza, la tête penchée en avant, les yeux plissés, comme pour mieux voir, neut pas un instant lidée de diminuer sa vitesse. Des hordes de moutons apparaissaient dans ma tête. Jessayais de relaxer, mais dès que jarrivais à marracher du spectacle hypnotisant des flocons furieusement diagonaux, mes yeux plongeaient dans le ravin à notre droite. Je retournais par dépit à la route, en priant que tous les moutons de Bosnie soient à la tonte.
Puis en redescendant, la neige céda lentement la place à la pluie. Le brouillard nous révélait de plus en plus de route. Avec lattente pour la pizza, les boulons de la vengeance et les intempéries, nous navons émergé des montagnes quau déclin du jour. Cétait novembre, après tout.
Nous arrivâmes ensuite à la rivière. Une surface noire qui bouillonnait avec sur lautre rive une ligne ininterrompue de phares. Nous avons longuement attendu, avançant de 10 à 20 mètres à chaque fois que sembarquait une nouvelle cargaison. La barge traversait le long dun câble dacier grâce à la traction dun moteur toussotant, cétait une simple plaque flottante faisant son va-et-vient dans une grosse soupe noire. De part et dautre du chaudron, deux contingents terrestres se faisaient face. Au milieu, les marins se tenaient tranquilles, souhaitant arriver le plus vite possible. Je navais pas plus envie queux de chavirer dans une rivière dont je ne connaissais pas le nom. Question de respect pour ma mère qui subirait lodieux davoir à expliquer à chaque visiteur du salon funéraire :
(question affligée) ?
Il est mort noyé
(curiosité morbide qui natténue ni namplifie les condoléances) ?
On ne sait pas où
une rivière en quelque part en Bosnie
(répétition du nom du pays ? question de se coucher moins niaiseux).
La Bosnie, vous savez en ex-Yougoslavie
la guerre, là
(remarque sur lincongruité de cet endroit pour mourir).
(soupir de ma mère le ixième de la journée) Là ou ailleurs, ça fait pas de différence
(lieu commun sur le danger dune baignoire remplie de six pouces deau).
(re-soupir) Effectivement
La file de voitures en attente de lautre côté sétirait sur plus dun kilomètre, les premières bien arrêtées, les autres roulant lentement et de plus en plus distancées à mesure quon séloignait. Notre voie étant libre, nous les croisions à vive allure.
Ce nest pas dun troupeau de moutons dont jaurais dû avoir peur.
Un camion dévia sec de son chemin et notre chauffeur eut juste le temps de donner un coup de volant pour prendre laccotement. Ce camion était sorti de sa file, nous exposant à un face à face dune manière tellement flagrante que, passé la stupeur initiale, nous restâmes sur une désagréable impression que cétait un geste volontaire. Il était resté aligné bien droit et navait pas dévié de sa position. Pas même un coup de klaxon. Mirza avait réussi à éviter la catastrophe de quelques pouces, sans toutefois quitter la route. Notre odyssée continuait. Javais cependant un respect renouvelé pour les chauffeurs qui mangent en conduisant.
Seuls sur la route, lincident de la rivière loin derrière nous, nous roulions dans la campagne sombre, la noirceur nétant abolie que par nos phares et les cônes de lumière des villages que nous traversions. La conversation du siège avant continuait, pendant que je scrutais les ténèbres, devinant parfois la silhouette décharnée dune maison, un des innombrables vestiges du fratricide. Dans ce pays où laprès-guerre restait chancelant, ils avaient arrêté de mourir, mais navaient pas encore recommencé à vivre.
Fedja se tourna vers moi pour minformer que nous arrivions près de la zone serbe. Nous allions traverser une frontière invisible, au-delà de laquelle nous attendaient 30 km dappréhension. Un peu plus loin, une affiche en alphabet cyrillique nous confirma que nous y étions déjà. Mes compagnons fixaient la route noire. Étrangement silencieuse, la voiture fonçait dans la nuit.
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