 |

LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA
Depuis plus de 30 ans, la radio de Radio-Canada offre cette tribune aux auteurs afin de promouvoir la création littéraire canadienne. Pour une troisième année, enRoute est fier de sassocier aux Prix littéraires de Radio-Canada/CBC Literary Awards en publiant les textes gagnants en anglais et en français. Nous vous présentons les nouvelles et poèmes primés dans nos prochains numéros : bonne lecture !
Les opinions exprimées par lauteure ne reflètent pas nécessairement celles denRoute, de Spafax ni dAir Canada. Certains lecteurs pourraient soffenser du contenu du texte.
Second prix
Récit de voyage
RETOUR DE SARAJEVO À LA PREMIÈRE PERSONNE
Texte : DENIS McCREADY
1 | 2 | 3 | AVR
Cet automne 1997, jen étais à mon deuxième retour de Bosnie. Javais encore une fois limpression étrange de partir de la maison pour men retourner à la maison. Ce pays était en quelque sorte mon berceau de vie adulte, jy avais ouvert les yeux une deuxième fois.
Je venais dacheter mon billet dautobus quand mon ami Fedja mannonça quil partait lui aussi pour Zagreb. Il allait assister à un concert de rock serbe selon lui le meilleur rock des Balkans. Un ami de son père, qui faisait des affaires entre les deux pays, sen retournait et il pourrait nous embarquer. Jépargnerais 40 Deutch Mark. Comme sil sentait le besoin de me convaincre, Fedja en rajouta : « Come with us, it will be faster ». Il mexpliqua que le chemin officiel, le nouveau trajet Sarajevo-Zagreb, était en fait une route tracée pour contourner la Republika Serbska. Lancienne route avait été construite par
le gouvernement yougoslave du temps de la Yougoslavie, alors que la nouvelle avait été déterminée en conséquence des accords de Dayton. Ça impliquait un trajet par les montagnes, la traversée dune rivière puis 30 km de route en territoire serbe, zone présumée hostile pour les ex-Yougoslaves
non-serbes. Fedja et le chauffeur, tous les deux Bosniaques, sy sentiraient un peu inconfortables, mais ils jugeaient que ça valait la peine. Cet ancien itinéraire prenait sept heures au lieu de douze. La rumeur voulait que des gens se soient fait voler, battre et parfois même prendre leur voiture. Nous allions traverser ce tronçon le soir. Armé de mon passeport canadien et malgré mon ignorance quasi totale de la langue locale, je ne minquiétais pas trop. Témérité typique de jeune voyageur arrogant que jétais, un écho bien maladroit de cette curiosité qui a sorti lhumanité de sa caverne.
Javais profité de mes vacances loin de ma Pénélope pour me rendre encore une fois à Sarajevo, à peine 18 mois après mon premier voyage. En mai 1996, ce premier périple sétait fait de hasards et de nécessités. Jétais revenu avec plus de 3000 photos, des images daprès-guerre dont jétais à ce jour encore pudique. Cette fois avec une petite caméra vidéo, javais tourné un court reportage sur le concert de U2 à Sarajevo et son impact auprès des jeunes de la ville. Bono avait finalement rempli sa promesse faite via satellite durant le siège. Avec mon plein de matériel vidéo et de bonnes bières bues avec Fedja, javais limpression davoir moi aussi tenu ma promesse de revenir à Sarajevo. En mai 1996, javais dû quitter la ville, mon argent rapidement épuisé dans un pays où le système bancaire était en miettes. À cette époque mon retour précipité sétait aussi fait dans lurgence de revoir un ami qui languissait au Québec sous le Damoclès du cancer. Je nétais pas revenu de bon gré. Et pire, je nétais pas revenu à temps.
Malgré les sacs, les boîtes déchantillons et en sy prenant avec lenteur et calcul, Mirza, le chauffeur, réussit à dégager le siège arrière pour que je puisse my asseoir. Il était tout juste midi au moment de partir. Aussitôt démarré, leurs délibérations rapides aboutirent sur un consensus pizza. Ils commandèrent pour emporter. Debout à fumer leur cigarette, ils discutaient pendant que je faisais un dernier tour dhorizon. Planté à mi-chemin sur le flanc nord de Sarajevo, cétait mon regard dUlysse sur la ville meurtrie, juste avant dentamer le retour. Je remarquai alors la plaque de la voiture. Fédération davant-guerre oblige, elle portait les deux premières lettres de la ville dorigine, suivies de chiffres. ZA 27634. Cet indice alphabétique rendait, à raison, tous les chauffeurs ex-yougoslaves nerveux lorsquils voyageaient en dehors de leur (nouveau) pays respectif.
Une fois la pizza arrivée, je restai surpris de les voir sinstaller derrière le volant sans prendre une bouchée. Take out, take home. Mirza sen retournait à Zagreb où il avait sa compagnie, sa maison et une copine croate. Ah les femmes croates !Élégantes et racées, de véritables sirènes. Votre humble narrateur en est resté gaga depuis son premier débarquement à Zagreb. Il terminait alors le pénible trajet Milan-Zagreb en train, après une seule escale à Venise. Deux heures, à Venise, cétait déjà un traumatisme. Assez long pour goûter la magie de la ville, assez court pour souffrir de lensorcellement. Chargé comme un mulet photographique, inoculé du syndrome de Stendhal, les femmes croates lavaient profondément troublé. Ce qui renforçait la légende locale, lue dans un vieux bouquin, qui voulait quaux temps anciens, un homme kidnappe sa future femme dans une autre région et la ramène au village pour lépouser. Cétait vrai, elles étaient toutes « ravissables ».
Mes compagnons entamèrent la pizza tout en roulant. Cette petite route sinueuse, serpentant à flanc de montagne entre les arbres, me semblait nécessiter lutilisation des deux mains. Mirza maintenait une bonne vitesse, jasant ferme avec Fedja, une pointe de pizza dans une main, une serviette de papier dans lautre, sessuyant parfois la bouche en laissant le volant libre un instant. Rien quun instant qui durait moins dune seconde, assez longtemps pour que jimagine quelques moutons se matérialisant devant nous avec comme résultat une plongée dans labîme. La pizza disparut à moitié sans lombre dun mouton. Mirza fit une pause dans sa déglutition et sarrêta de parler. Un bruit suspect. La roue avant gauche. Il repéra un chemin menant à une petite ferme et sy engagea. Un chien aboyant de service nous accueillit, mais il resta loin. Quand on a un boulot à faire qui implique la voix, on peut bien le faire à distance. Cest plus sécuritaire. Indifférent au vacarme canin, notre chauffeur se pencha sur la roue en question et en fit sauter lenjoliveur.
Bien quils fussent encore tous là, les boulons avaient été délibérément dévissés.
1 | 2 | 3 | AVR
|
|