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LES RIRES EN BOÎTE SONT-ILS VRAIMENT DRÔLES ?

Texte : CHRIS JOHNS


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Ouverture en fondu… Un homme est assis sur son canapé lorsque son hurluberlu de voisin entre brusquement dans la pièce. « Ça bosse dur, Dan ? » demande le voisin. (Quelques petits rires d’hommes et de femmes, desquels se détache un rire qui semble appartenir à un gros costaud approchant la cinquantaine.) « Plutôt dur de bosser… », répond Dan en soupirant. (Déferlement de rires ponctués d’applaudissements qui disparaissent progressivement en laissant poindre quelques gloussements.) Fondu au noir…

Si ce type de scénario est susceptible de vous faire rire aux larmes, à gorge déployée ou à ventre déboutonné, c’est sans doute que a) vous rigolez facilement ; b) vous trouvez la question « Comment vas-tu, yau de poêle ? » vraiment tordante ; c) vous avez trop longtemps été privé de divertissement.

Toutefois, la plupart d’entre nous ont entendu des blagues de ce genre tellement de fois qu’elles ne provoquent même plus un sourire. La télévision « vit » pourtant de ce procédé depuis des décennies. Nonobstant ces rires en boîte, y a-t-il quelqu’un qui rigole ?

Dans un monde où les médias n’ont plus de secret pour personne, il est scandaleux d’entendre encore des rires préenregistrés au petit écran. Objet de mépris universel, les rires en boîte figurent au palmarès des « 100 pires idées du siècle » de l’édition électronique du magazine Time, où ils coiffent le fromage en aérosol et le Pepsi Cristal. Le critique Paul Krassner a écrit à leur sujet : « [Ils] représentent la plus vile forme de fascisme. » Je me sens agressé chaque fois que je regarde une émission avec des rires en boîte. Leur existence même fait offense à mon intelligence. Ce ne sont que des béquilles pour mots d’esprit douteux et acteurs pitoyables. Ils ont permis à Gilles Latulippe de faire carrière.

Le rire est contagieux, mais les rires en boîte sont pernicieux. En 2003, les dirigeants de la télévision américaine se sont demandé pourquoi leur programmation automnale obtenait de si mauvaises cotes d’écoute. On peut bien sûr montrer du doigt la compétition que représentent Internet, la messagerie alphabétique et les jeux vidéo, mais sans doute faut-il tout d’abord dénoncer la médiocrité des émissions. Les comédies de situation, par exemple, sont devenues tout à fait insipides à force de réchauffer les mêmes histoires, les mêmes blagues éculées. De nos jours, écrire une sitcom doit être particulièrement facile, surtout si on peut compter sur des rires enregistrés.

Non seulement irritants, ces rires sont aussi morbides, car sur ces enregistrements datant des années 1950 et 1960 on peut entendre les éclats de personnes aujourd’hui décédées. La série américaine Frasier, par exemple, utilise abondamment ces rires « d’époque ». (Le public originel qu’on entend s’esclaffer sur ces bandes serait-il d’ailleurs en mesure de comprendre l’humour d’aujourd’hui ?) Laissons ces rieurs tranquilles. Ils ne respirent plus. Je parie même qu’ils ont cessé de rire depuis longtemps.

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