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PRIX LITÉRAIRES RADIO-CANADA
Deuxième prix récit de voyage
NICARAGUA ALLER-RETOUR
Texte: COLETTE LAROSE
Le 15 janvier
Aeropuerto de Managua. Ici commence le voyage. Trois heures, heure locale. Deux heures à Montréal. Dors-tu? La nuit est à la fois sombre et pleine de lune. L’avion vient de transborder le contenu de son ventre dans celui du petit aéroport. Le trois-quarts des passagers, des los Tabarnacos pour la plupart, est invité à déposer leurs bagages en ligne et à se mettre eux-mêmes en ligne, afin de prendre l’autobus pour Montelimar. Dehors, je me suis assise par terre. À côté de moi, en silence, deux sourds-muets se font une conversation animée.
Quatre heures quinze. Tous les touristes de Montelimar sont partis. Ne restent que des hommes, occupés à charger les valises dans un camion bleu auquel on a ajouté des râteliers.
Il fait noir, très noir. La ligne d’horizon est proche. La planète s’arrête où commencent les palmiers. De temps en temps, j’entends le cri d’un oiseau. La peur menace mes mesures de sécurité, alors je t’écris. J’aimerais que tu sois là, que tu me tiennes dans tes bras et me racontes des histoires, des histoires drôles.
J’ai mis cinq heures d’avion entre ma déclaration d’amour et ta commotion. Besoin de reprendre possession de moi dans un territoire neutre. De changer d’air. Le tien me saoule et me plonge dans la demi-conscience.
Un préposé de l’aéroport s’inquiète de mon entêtement à vouloir attendre ici jusqu’au petit matin. C’est en voyant partir les membres du personnel que je réalise pourquoi: à quatre heures, l’aéroport ferme.
Toute seule dans la nuit d’un pays que je ne connais pas, avec pour toute compagnie des oiseaux qui crient. Es-tu inquiet de moi?
Je suis partie de Montréal, une tornade dans ma tête. Elle continue de tourner autour de moi, avec tout ce qu’elle a ramassé sur son passage.
Le 29 décembre, je t’ai annoncé que je t’aimais au point de devoir te quitter. Tu m’as dit adieu après avoir déposé sur ma table un poème. Ton pas s’est éloigné, avalé par le feutré du tapis. La porte a claqué, pas parce que tu étais fâché, elle claque toujours. Je me suis sentie soulagée: la grenade venait d’éclater et c’est moi qui avais tiré la goupille. Y a-t-il des morts? Je ne sais pas encore.
Je n’ai apporté de toi ni ton odeur, ni le brun de tes yeux. Seulement ton poème.
C’est pas vrai que tu n’avais rien vu, toi qui perçois les moindres variations du vent. Mon corps tremblait comme un saule pleureur chaque fois que ton aura frôlait le mien. Tu n’es pourtant pas menteur.
Vraiment, tu n’avais rien vu? Et ce si joli poème?
Un militaire vient d’apparaître, vêtements de camouflage, carabine dans le dos et pistolet à la taille. Tourné vers moi, il s’installe en position de guet. Je m’adresse à lui en chilien, il me répond en nicaraguayen, le fond étant assez espagnol pour qu’on réussisse à se comprendre. Il me fait asseoir près de lui. Je le vois de profil. Il doit avoir moins de vingt ans. Un adolescent. Timidement, le petit gars déguisé en soldat me montre les oiseaux, ceux qui crient.
— Des zanates, dit-il. Les noirs, ce sont les mâles.
Sortant un peu de sa réserve, il me parle de son frère qui est disparu dans la montagne il y a huit ans, mort sûrement, de la mer juste à côté, du jour qui se lève à six heures. Il a une fossette sur sa joue quand il sourit. Je n’ai pas pensé lui demander son nom.
En quelques minutes, le soleil a effacé la nuit.
Plus tard dans la journée
Cristina et Emilio sont venus me cueillir à l’heure convenue. Dans la camionnette, ils ne parlaient pas. Peut-être étaient-ils contrariés par ma visite, en fait, je les connais peu.
Je m’ennuie déjà de tes mains.
À peine arrivée à la maison, j’ai commis ma première gaffe. Cristina m’a offert un café dans lequel j’ai mis une cuillerée à thé de sel. De toute évidence, le petit plat sur la table n’était pas un sucrier. Je suis allée dormir. Déjà quelqu’un circulait dans les rues en criant:
— Tortillas!
Je me suis réveillée vers onze heures, en sueur. Le toit de tôle avait transformé la maison en four. Comme dans un rêve, j’entendais de la musique à la radio. Pas de la musique latino-américaine, mais Please forgive me, I can’t stop loving you de Bryan Adams. Décidément, tu veux me punir d’être partie.
Le lendemain
Je me suis levée avec un œil enflé. Une piqûre d’insecte, j’imagine. Ça me fait un curieux visage. Je n’aimerais pas que tu me voies ainsi.
Je t’écris de la véranda, un citronnier et un amandier me font de l’ombre. À côté, un oranger. Un manguier et un avocatier délimitent le territoire de Cristina. Juste en face, un bananier (avec de petites bananes encore vertes) et un cocotier (pas de coco, mais en fleurs). C’est d’ici qu’ont été chassés Adam et Ève.
Le 18 janvier
Plantée dans un champ, où la végétation se fout de la civilisation, la nouvelle cathédrale de Managua ressemble étrangement à une usine nucléaire. Je soupçonne l’architecte d’avoir été inspiré par le diable. La vieille cathédrale reste debout, malgré de grandes blessures infligées par le tremblement de terre de 1972. Enracinée dans une autre époque, elle regarde passer le temps, comme cette vieille femme de deux cents ans vue au marché. Elle a refusé que je prenne une photo, de peur que je lui vole son âme.
Initiation au transport en commun. Tellement collés les uns sur les autres que l’on peut lire dans les pensées de son voisin. Et puis, il y a tous ces gens qui circulent dans les allées étroites de l’autobus, la tête chargée de victuailles à vendre. On mange, on boit, et on fout ce qui reste par les fenêtres.
Le 20 janvier
Mauricio passe l’après-midi avec moi sur le bord du Pacifique. Nous marchons pendant des heures sur une plage longue et déserte. De toute évidence, il y a des traces de Dieu ici. L’océan en est témoin. Dans une bouteille de PERRIER vide, j’ai mis de l’eau salée, du sable noir, une roche orangée, et un petit morceau de Dieu. Pour toi.
Mauricio est un enfant de Poneloya et ses vingt-huit ans sont aussi chauds et sensuels que ce pays des Caraïbes.
— La mer est vivante, dit-il. Je l’aime et en même temps elle me fait peur, surtout depuis le dernier raz de marée qui a détruit toutes les maisons.
Une catastrophe écologique, comme cette folie de toi dans mon ventre. C’est la guerre, la mienne et je la fais dans un autre pays, comme les Américains.
Le 21 janvier
Je suis partie avec Emilio, tôt ce matin, rendre visite au volcan Santiago. On a grimpé, grimpé, grimpé tout en haut. Toujours vivant Santiago, avec de la braise dans le fond de sa gorge et une haleine sulfureuse. À genoux dans sa lave noire et dure, d’humbles petites fleurs jaunes lui rendent un hommage religieux.
Cristina a peur des volcans, elle dit qu’ils peuvent se réveiller n’importe quand. Cristina a peur des péchés, des voleurs, des maladies, du désir. Cristina a peur que son mari ait une maîtresse — avec raison, il en a une. Cristina a peur de sentir, de goûter et d’aimer ça. Elle est faite pour un pays où les nuits durent six mois.
Le 22 janvier
Une île et juste assez de place pour une maison et son jardin. Peux-tu t’imaginer le quotidien, quand ton plus proche voisin vit sur l’île d’à côté? Et il y en a des centaines comme celle-là, nées suite à l’irruption volcanique du Mombacho: on les appelle Las Isletas. Il y a même une île-restaurant où nous sommes allés manger du poisson. Et en quittant, notre jeune guide nous a montré l’île-cimetière. J’ai mis un moment à m’en remettre.
Je te parle tout le temps dans ma tête, parfois en espagnol. Ça doit te rendre tout confus. As-tu décidé d’effacer mon nom de ton carnet d’adresses? Ne fais pas cela. Je pourrais encore servir, le jour où tu auras un coup dur.
Tu me manques terriblement, de même que les oeufs-bacon et le vin rouge.
À mon retour, je te prendrai arrosé de vin rouge et nous garderons les oeufs-bacon pour le lendemain matin. Hum... le désir me grimpe sur le corps et me chevauche de la plus indécente façon.
Je voulais m’éloigner de toi, c’est tout à fait raté.
À Masachapa, la mer toujours, la pêche, un enfant garçon d’une dizaine d’années, son T-shirt enroulé en turban sur sa tête. Pour quelques sous, il nettoie les poissons que nous achetons. Il a accepté de poser pour moi.
J’ai mangé un œuf de tortue. C’est rond comme une balle de ping-pong, la coquille est blanc cassé et molle. L’intérieur, comme un œuf de poule. Ça se mange très chaud (deux minutes à l’eau bouillante), donc baveux. Pour tout dire, je n’ai pas vraiment aimé.
Le 26 janvier
Un creux d’ennui, ce matin. Je veux ma Doudou. L’amitié, c’est aussi urgent que l’amour. J’ai besoin de m’arrêter, de ne rien faire, de m’enrouler dans ma Doudou et de m’injecter un cappuccino du «Café International».
Masaya : Galeria de los héroes y Martires: «Exposition succincte mais troublante, à la mémoire des victimes de la Révolution», dit le GUIDE ULYSSE. La guerre est une folie d’hommes. Ceux qui la font sont-ils des héros? Ceux qui en meurent sont-ils des martyrs? J’imagine que ça console leur mère d’y croire.
Le 27 janvier
Le matin j’ai droit au café au lait, beaucoup de lait, des traces de café. Personne ne boit de café à Managua. C’est un caprice d’étranger.
De ma véranda, j’observe le Nicaragua. Un homme vient de passer avec un meuble sur son épaule. Il veut le vendre. Puis, tirée par un cheval, une charrette remplie de légumes. Un enfant conduit le cheval, deux hommes suivent à pied. L’un d’eux crie le nom des différents légumes qu’ils ont à vendre.
Le 28 janvier
La journée a démarré péniblement. Emilio est rentré tard dans la nuit, saoul. Un silence lourd pesait sur la maison, ce matin. Nous sommes partis. J’avais le goût de me voir à cent lieues d’ici, c’est-à-dire à Montréal.
Le climat s’est détendu, les nuages se sont dissipés. Le Pacifique m’a encore une fois accordé l’insigne honneur de partager avec lui un moment de son intensité. Toujours aussi beau, immense et puissant.
La pierre des rochers est verte et rousse à El Velero, des rochers debout, mais aussi couchés dans le sable et caressés par la marée.
Le 29 janvier
J’ai acheté un hamac pour toi. Si tu devais partir vite, partir comme fuir, au Mexique, en Californie ou en Alaska, tu n’aurais qu’à le glisser dans ta valise.
Juilgalpa demain. C’est dans la montagne et Cristina m’a bien avertie de ne pas m’éloigner de la ville. La guérilla a repris du service et il y a beaucoup d’enlèvements y paraît. Alors si tu n’as pas de mes nouvelles d’ici quelques jours, avertis Immigration Canada!!!
Le 30 janvier
Le cimetière de Juigalpa, lieu de rendez-vous, de rassemblement, décoré comme pour une fête. Des centaines de petites taches vives et joyeuses. Des croix et des fleurs, des bleus, des jaunes, des verts. Et là juste là, tous ceux qu’on a aimés et qu’on aime toujours. Tous ceux qui continuent de nous aimer en restant là, toujours là. Ici, la mort ressemble étrangement à une intime rencontre avec la vie.
Le 31 janvier
Mon guide Xavier avait choisi la destination d’aujourd’hui : Jinotepe. En partant, nous avons rencontré Sergio, le sympathique voisin d’en face qui me lance des bonjours de sa galerie, le matin. Il nous a fait une proposition et nous sommes partis tous les trois.
De l’église de Diriomo est sorti un jeune prêtre, couvert de blanc et du violet circonstanciel. Suivaient un enfant de chœur et un cercueil porté par des hommes vêtus simplement, des parents et des amis, je crois. Le prêtre a pris la tête du cortège, lentement. Une musique s’est tout à coup fait entendre : une marche, une simple marche funèbre, jouée par des cuivres et un tambour. Un rite de passage d’un monde à un autre. Un rituel d’âmes. J’en suis encore toute remuée. Je veux mourir à Diriomo.
Le 1er février
Fête de la Vierge, à Diriomo toujours, fête plus populaire que religieuse bien que... Un homme, dont l’expression du visage ne laissait aucun doute sur l’intensité de sa souffrance, parcourait un kilomètre à genoux, de l’église au lieu d’exposition de la statue de la Vierge.
— Une promesse, a dit Sergio.
Les marches de l’Oratoire St-Joseph, c’est rien à côté de ça. N’avions-nous pas dit que nous les ferions un jour, une demande à un Dieu qui n’entend pas? Je m’agenouillerai et les gravirai toute seule, dans l’espoir d’un miracle.
Le 2 février
En soirée, je suis partie avec Xavier pour aller danser. Enfin! C’est qu’à la maison, pas question de danse, pas question de vin, pas question d’avoir du plaisir. La religion de Cristina l’interdit.
La fiancée de Xavier s’étant décommandée, j’avais un danseur pour moi toute seule. Il a fait ça comme un homme qui sort une femme et non comme un jeune de dix-neuf ans qui sort une «matante».
Nous sommes passés chez deux de ses amies. Il voulait me les présenter. C’est ce qu’il m’a dit, mais j’avais plutôt l’impression qu’il voulait me présenter. Il disait: «Une amie». Il était fier comme un jeune coq et moi très flattée, il va sans dire. Et ça ne faisait que commencer! Pour aller danser, il me prenait par la main. En revenant de la piste de danse je le tenais par la taille, son bras autour de mes épaules. Il m’a même donné une leçon de reggae. C’était magnifique de voir ce jeune, coincé entre son corps et son éducation, se laisser aller à une danse que la religion de sa mère aurait vertement condamnée.
Le 6 février
Je repars dans quelques jours, peut-être, je ne sais pas encore. Je n’arrive plus à profiter de ce ciel sans pluie, de ces visages d’enfant, de cette musique créole. Tu as le don d’ubiquité: tu es à la fois ici et là-bas, dans mon âme et dans ton appartement. J’ai besoin de savoir.
«Appel à frais virés du Nicaragua, acceptez-vous les frais?»
— ...
J’ai cru que tu allais raccrocher et moi me transformer en statue de pierre. Ta voix est enfin sortie du brouillard, le tien. Ça n’allait pas fort fort, mais tu étais toujours là. Tu m’as dit:
— T’es ben fine d’avoir appelé.
Alors…, je rentre.
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Colette Larose est consultante dans le cadre du stage en technique de travail social au CÉGEP du Vieux-Montréal. Elle a 30 ans d’expérience en travail social.
* Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu des textes.
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