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LA PÊCHE DANS TOUS SES ÉTANGS (suite)


J'aimerais pouvoir rester dans cette autre époque, mais notre voyage comporte une deuxième étape. Deux jours plus tard, nous volons à 500 kilomètres à l'ouest jusqu’à l'île de Langara, à l'extrémité nord des îles de la Reine-Charlotte. Ce pays isolé se distingue de celui que nous venons de quitter par ses rochers noirs et lisses, sa forêt pluviale inhospitalière et sa mer brutale, imprévisible, regorgeant de rorquals à bosse, d’otaries et surtout de ce magnifique saumon du Pacifique que les Canadiens anglais ont baptisé chinook et les Américains, tout simplement, king : un poisson dont le poids varie de 9 à 23 kilogrammes et qui se nourrit de hareng tout le long du parcours qui le conduit aux frayères des fleuves côtiers de la Colombie-Britannique.

Découpée de parois abruptes, l'île de Langara est couverte d'une forêt dense. Deux chalets s’élèvent sur la rive haute, mais le reste des bâtiments repose sur les barges qui se replient sur la pointe sud relativement protégée de l'anse d'Henslung Cove. Le Langara Fishing Lodge est sans conteste la fine fleur de toutes ces installations flottantes : deux barges reliées qui forment une marina pour la flotte de bateaux, un excellent restaurant dirigé par le chef Jean Peeters, ainsi qu’un bar et des cabines permettant d'héberger 65 personnes. On dirait un hôtel bien tenu et très achalandé qui serait tombé du ciel dans un des coins les plus reculés du Canada.

Robert et moi arrivons le jour baptisé «jour de la marmotte » par le personnel de quai, ce jour où les hôtes, ayant terminé leur voyage de cinq jours, cèdent la place à de nouveaux arrivants. Le calme reposant de la pêche à la truite des derniers jours nous laisse un peu abasourdis devant l'intensité que prend la chasse au saumon ici. Les hélicoptères grondent au-dessus des arbres. De la cabine d'accueil sur le quai retentit la musique de Van Morrison, tandis que les jeunes employés font pétarader les moteurs hors-bord. Les Beaver ronronnent en descendant Parry Passage, chargés d'équipements et de nouveaux guides descendus en toute hâte des avions pour se préparer à recevoir les hôtes qu'ils auront à guider dans les dédales flottants de la pourvoirie. Parmi eux, un chanteur professionnel, qu'on surnomme ici Opera-man, est arrivé tout droit de Toronto aujourd'hui pour revêtir son habit de guide le temps d'une autre excursion sur les eaux.

« Chaque fois que j'ai une mauvaise journée là-bas' dans l'Est, me raconte-t-il sur le ton de la confidence tout en coupant la tête de harengs d'appât congelés' je pense : “Dire qu'en ce moment, je pourrais être à Langara en train de pêcher !” »

Ici, de la toute première lueur du jour, alors que nous nous ­extirpons de notre sac de couchage pour nous glisser dans notre combinaison de sur­vie Mustang, jusqu'au dernier rayon de soleil orangé qui ­s’attarde dans le ciel, les pêcheurs se rassemblent pour peser leurs prises' guettant les chiffres par-dessus l'épaule de leur voisin, comparant les résultats sur le tableau blanc suspendu.

Malheureusement, encore une fois' ça s’annonce mal pour nous. Du côté du saumon coho, une espèce plus petite qui abonde en ces eaux, pas de problème. Toujours dans l'­esprit de la pêche à la truite, nous en avons relâché sept petits au cours de la première journée et demie. C’est le grand saumon du Pacifique, pourtant censé être en phase d'alimentation, qui nous donne du fil à retordre. Il boude le ha­­reng que nous lui offrons. Ce qui veut tout simplement dire que nous pêchons au mauvais endroit. Quarante-huit heures après notre ar­ri­vée, tout le camp murmure à notre sujet à cause des espaces manifestement vides vis-à-vis de nos noms sur le tableau près de la balance.

Bill Gibson, le chef de camp de Langara, en fait une affaire person­nelle. Bill est un pêcheur à qui l'expérience et le talent donnent le goût du « sport ». Il ne pêche donc plus le saumon royal avec des appâts vivants' mais confectionne ses propres imitations de hareng qu'il envoie à l'eau au bout d'une canne à mouche de calibre d'océan. C’est la conquête de l'Everest sans oxygène. Ou la chasse à l'arc au grizzli. Mais Bill tient absolument à ce que nous ramenions du saumon royal. Il s’allie donc à Jan Oord, un des guides les plus expérimentés de Langara.

Le truc, c'est de trouver où, dans le banc de harengs' la densité est la plus élevée. Avec Jan à la barre, nous ramenons un royal en moins d'une heure. Hameçon en bouche, le saumon royal s’enfonce à des profondeurs et vous entraîne dans sa course comme si vous aviez une vieille Buick au bout de la ligne. Comme le poisson furieux se bat contre chaque rotation de moulinet, vous devez le garder sous tension, le laisser filer quand l'envie lui prend et attendre qu'il se fatigue. Un poisson facile peut abandonner au bout de 10 minutes' un enragé peut prendre jusqu'à 30 minutes.

Quelques jours plus tard, nous prenons l'avion pour Vancouver en trimballant d'énormes boîtes contenant 36 kilogrammes de saumon royal congelé. Notre itinéraire longe le mont Silverthrone, des plates-formes recouvertes de glace écrasées sous le poids des pics de granit, et qui s’écoulent en flots de velours blanc dans les ravins de la vallée. Puis les lacs réapparaissent. Survolant la chaîne volcanique de Garibaldi, je discerne des eaux turquoise et des corridors de verdure vert pomme qui délimitent les coupes rases ; les ruisseaux se ramifient jusqu'à la ville et les routes forestières' système de veines et d'artères du développement, escaladent les pentes et se terminent en cul­de-sac, à la frontière de la nature sauvage. Je ressens encore la sérénité de Moose Lake, la bouffée d'adrénaline de Langara. Et j'ai l'impression de laisser derrière moi une nature à deux faces. Petit poisson, gros poisson. Mouche, appât. Lac silencieux, redoutable océan. [ ]

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