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LA PÊCHE DANS TOUS SES ÉTANGS.

Texte: TIM TAYLOR

Quinze minutes après avoir quitté Nimpo Lake, en Colombie-Britannique, nous survolons la brousse. Dans notre Cessna quatre places bourré d’équipement de pêche et de photographie, nous rasons les arbres et franchissons les sommets qui entourent une vaste et verte vallée. Du haut du contrefort du parc Itcha-Ilgachuz, la forêt à l’est du parc provincial Tweedsmuir, dépourvue de routes, défile sous nos yeux avant de laisser apparaître des douzaines de lacs : Tilgatgo, Eliguk et Basalt sont des noms qu’on ne peut voir que sur les cartes topographiques à grande échelle. Notre pilote pointe Moose Lake, un ruban d’eau miroitante niché entre des plis vert ardoise. L’avion s’incline. Mon compagnon de pêche et photographe se cale contre le fuselage et braque sa lentille sur le camp de pêche Moosehead Lodge : un groupement de constructions en bois rond sis à la limite des eaux. Le seul indice de présence humaine au sol.

« Ça, c’est la nature sauvage ! » que je m’écrie pendant que nous entamons une descente abrupte, déclenchant un large sourire sur le visage de son compagnon. « Et voilà les poissons ! » me répond-il du même ton en pointant vers l’eau qui s’approche rapidement.

Bien que Moosehead ait été, dans les années 1940 et jusqu’à tout récemment, une retraite appréciée pour les dirigeants et membres du conseil d’administration américains de la Far West Insurance Company, il est aujourd’hui la propriété de la Langara Fishing Adventures, de Vancouver. Les lieux, bien conservés, portent encore le sceau du passé. Sur le quai, nous sommes accueillis par Harry et Eileen, des hôtes de longue date qui approchent maintenant de la retraite. Avec son chapeau bosselé et son éternel teint basané, Harry est l’homme de la situation en matière de pêche et de bateaux. Quant à Eileen, elle veille à tout le reste, notamment à la nourriture, abondante, qu’on ne cesse de nous offrir ; à notre arrivée, truite fumée et biscuits fraîchement cuisinés nous attendent. La chaîne stéréo du chalet diffuse la musique de Tommy Dorsey. Un feu ronfle dans le foyer de pierres.

Harry organise des voyages en avion vers des lieux encore plus reculés, mais nous décidons de ne pas bouger et de pêcher à même le lac. De l’eau pure, une forêt de sapins et d’épinettes qui étire son contour sur tout l’horizon, un matin de silence exquis. Nous passons notre première journée à l’extérieur, laissant le chalet à un kilomètre derrière nous, à pêcher en eau peu profonde avec des mouches sè­ches. Nos lignes parées de fausses mouches se laissent porter par le courant, attraction silencieuse pour les poissons qui se nourrissent en surface. Seule une faible brise vient troubler le silence. Le calme incomparable et méditatif de la pêche à la mouche nous envahit.

L’attrait de Moose Lake, c’est bien sûr le poisson. Des milliers de poissons vivent dans cet endroit, une des dernières réserves vierges de trui­tes arc-en-ciel sauvages d’Amérique du Nord. On peut les apercevoir partout : des champs de roseaux au sud aux eaux brunes peu profondes au-dessus desquelles se reflète la forêt. Et on ne voit pas que des dos qui éclaboussent ou de simples anneaux à la surface de l’eau : les poissons sautent complètement hors de l’eau, à un rythme qui ne cesse d’augmenter tout au long de l’après-midi. À certains moments, nous ramenons les lignes et, nos mouches intactes, les mains vides, nous nous contentons d’admirer. Autour de nous, les truites fendent la surface et tourbillonnent contre le ciel qui s’assombrit.

Ce soir-là, Harry nous cause pendant que nous savourons un poulet à la Kiev. Il explique que les matins sont nuageux et sombres. Mais les insectes se tiennent tranquilles. « Peut-être que les truites se secouent les puces en sautant, explique-t-il, mais une chose est sûre : elles ne mangent pas à la surface. »

Le matin suivant, nous troquons les mouches sèches contre des mouches noyées et des lignes horizontales, plongeant nos leurres là où, selon Harry, les poissons ont faim. Les truites se remettent à sauter, insensibles à la nymphe de perle que je leur offre. Je commence à me dire que rien ne pourrait mieux consacrer mon éternel statut de pêcheur novice que de sortir vaincu de ce ballet de truites parfaites pour la poêle à frire.

Après une heure de pêche infructueuse, nous décidons d’essayer les modestes sangsues, un agrès noir et duveteux qui glisse dans l’eau. Nous le promenons, le faisant sortir et plonger avec de petits mouvements de ligne ou de rotation. C’est alors que Moose Lake s’ouvre comme un coffre-fort dont a décodé la combinaison. Une touche ici, une touche là. Que de belles prises. La truite arc-en-ciel ne résiste pas comme une alose ou un saumon royal, mais elle a le don du spectacle. Rêve du photographe, ce poisson shakespearien se rend non sans avoir fait de grands détours et résisté par des bonds angoissés, le corps largement arqué et s’affalant avec fracas, avant de donner l’assaut final haut dans les airs.

Le mystère de l’appât idéal résolu, nous récoltons à volonté, mais de tout notre voyage à Moosehead nous ne conserverons que trois poissons, qui finiront dans la poêle d’Eileen un jour de barbecue : fèves, pommes de terre rissolées, truites roulées dans la panure et grillées sur un feu qui les rend tout juste croustillantes. Je déguste ma portion en regardant les bâtiments de bois rond et le lac en me ­disant que peu de choses ont changé ici depuis l’époque de la Far West Insurance. Dans le chalet, les photographies, montrant des hommes au nez rougi et à la mine joyeuse qui posent dans leurs pantalons jaunes avec leurs poissons, auraient pu avoir été prises hier. Et là, tout près de ce lac rare grouillant de truites sauvages, j’ai l’impression de voyager dans le temps, au cœur d’une nature primitive.

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