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SI J'AVAIS LES AILES D'UN ANGE

Texte: CHANTAL TRANCHEMONTAGNE

Dans le bled perdu de Twentynine Palms, en plein désert ­californien, deux vieilles dames avancent à petits pas vers la sortie du Circle K. Elles ne semblent pas avoir entendu le grondement sourd qui arrive de l’autoroute mais, quand notre défilé de Harley-Davidson fait irruption dans le stationnement, elles ouvrent grand les yeux.

Celle des deux qui porte la tunique rose bonbon s’agrippe au bras frêle de sa compagne et recule lentement, les yeux rivés sur la scène qui se déploie à moins de 10 mètres. Le premier motard, Richard, enlève rapidement son casque, sa cagoule et sa veste. Malgré tout le chrome et le cuir qui l’entourent, sa bedaine et son sourire béat le trahissent. Quand le reste de notre groupe – cinq hommes et trois femmes – se déleste à son tour, il n’y a plus de doute possible : nous sommes plus une troupe de scouts qu’une meute de Hell’s Angels, à une exception près.

L’exception s’appelle Vincenzo, un étalon italien de 33 ans qui travaille à Rome comme mécanicien. Il porte une veste de cuir noir très ajustée, un jeans moulant, un serre-tête et des bottes ornées de peau de serpent. Il a l’œil toujours mauvais et, quand il enlève sa veste, on découvre les tatouages qui ornent chaque centimètre carré de son anatomie. Je remarque sur son bras droit le bel ange qui représente sa mère et (mon préféré) le moteur V-Twin, emblème de Harley-Davidson, qu’il s’est fait inscrire directement sur le cœur.

Les deux vieilles dames regardent longuement Vincenzo, puis ouvrent la porte d’un coup sec et détalent à pas précipités.

Je murmure à voix basse : « Si seulement vous saviez ! » Notre bande de joyeux lurons n’a rien de menaçant. Nous n’allons pas semer la terreur dans les chaumières. Nous ne ferions pas de mal à une mouche. Nous sommes seulement occupés à vivre notre fantasme de rebelle.

Quand je me suis inscrite chez EagleRider, agence de voyages et de location de motos de Los Angeles, pour une excursion de huit jours, j’avais bien l’intention de me rincer le moteur. Dans le désert de la Californie, au pays de John Wayne, et jusqu’à Las Vegas, je ferais partie de la horde de motards qui prendra la route en cette année, pour le 100e anniversaire de Harley-Davidson. Mais, surtout, ce ­voyage allait m’offrir la chance d’être cool. J’allais laisser derrière moi ma petite vie tranquille d’employée de bureau, m’habiller en cuir et devenir une fille de bicyc’. Du moins, c’est ce que promettait la brochure, avec ses images de routes sinueuses, ses motos rutilantes et ses visions de Far West.

Je ne suis pas la seule, semble-t-il, à vouloir faire l’essai d’un alter ego rebelle. En 2001, EagleRider a recruté près de 20 000 clients, surtout des Européens fortunés et âgés entre 31 et 51 ans. Aider les gens à chan­ger d’identité est une entreprise lucrative. Le succès d’EagleRider – dont témoignent les 30 points de location répartis dans le monde et la flotte de 1 500 Harley-Davidson dernier modèle – n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette nouvelle tendance du tourisme thématique qui propose aux vacanciers de vivre des expériences éprouvantes allant de l’en­traînement militaire à des expéditions de style Survivor. « Nous cherchons de plus en plus les sensations fortes », explique Jane Reifert, présidente d’Incredible Adventures, une agence de voyages thématiques qui offre de tout, depuis l’aventure spatiale jusqu’à l’initiation aux opérations secrètes. « N’oubliez pas que la population vieillit. Les gens ont plus de temps et plus d’argent à leur disposition. »

Heureusement pour nous, l’aventure peut aujourd’hui se vivre dans le confort. Si, de jour, la mise en œuvre du fantasme exige une ­certaine rudesse, la nuit, tout redevient luxe, calme et volupté. Les voyagistes savent que leurs clients ne cherchent pas l’authenticité absolue ; ils veulent bien manger et dormir dans de bons lits. Et pour cela, il faut payer le prix. Les huit jours d’excursion d’EagleRider revien­nent autour de 4 000$ (avant souvenirs).

Je croyais qu’à ce prix mon groupe jouerait à fond la carte du rebelle. Mais pas du tout. À notre premier repas ensemble, tout le monde était d’une politesse pénible. Un ange planait sur notre table. Notre guide, Joel, 24 ans, pour faire la conversation, nous a entretenus des joies de la planche à neige, de sa première moto (Fat Boy) et des raisons qu’il a d’aimer les Harley-Davidson (« Je suis en quête de liberté »). Vincenzo a levé les yeux au ciel et continué de siroter son Coke.

Mais, les jours passant, le rebelle intérieur s’est réveillé chez mes compagnons de voyage. Chris, un Britannique de 49 ans qui ­voyageait avec sa femme, a été le premier à perdre son vernis de directeur du service à la clientèle chez AT&T. Dès le deuxième jour, il menaçait de nous montrer ses fesses et faisait patiner ses roues dans la poussière à la moindre occasion. Peter, un Anglais du nord, au visage de chérubin, qui lui aussi voyageait avec sa femme, s’est mis à faire des allusions à Easy Rider, film culte des amateurs de moto : « Est-ce ici qu’on balance nos montres ? »

Vincenzo, par contre, se contentait de rouler à 130 km à l’heure, les bras paresseusement posés sur le guidon, les deux pieds accrochés près des sacoches de cuir clouté, le torse collé sur le réservoir d’essence. J’essayais d’imiter son look relax en marchant d’un pas assuré, un brin fanfaron. J’ai pris part aux conversations des gars et je me suis laissé initier à l’univers de la moto. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Harley », j’étais gagnée : j’allais offrir à mon ­premier-né la moto H-D de Fisher-Price, acheter à crédit une moto neuve H-D et ajouter à ma garde-robe toute une collection d’articles frangés et ornés du logo H-D. J’ai peut-être même fait une demande de carte de crédit H-D.

À mi-parcours, toutefois, je me suis rendu compte que personne d’autre que moi n’était là pour vivre son fantasme de rebelle (à l’exception de Joel, qui voulait trop, et de Vincenzo, qui le vivait déjà). Peter a expliqué que sa femme et lui avaient choisi ce voyage pour fêter leur 25e anniversaire de mariage. « On voulait voir les paysages. » Lynn, la femme de Chris, a dit qu’ils voulaient juste « faire quelque chose de différent ». Richard voulait sortir un peu de la monotonie de son travail d’inspecteur en bâtiments. Refusant de renoncer si facilement à mon rêve, je me suis rapprochée de Vincenzo, qui aimait rouler sans tenir le guidon et pouvait avoir l’air dangereux sur demande. Derrière les apparences, j’ai vite perçu son côté assagi. Il buvait les symboles américains comme du petit lait : une plaque d’immatriculation californienne portant une version tronquée de son nom (Vincent), un panneau marqué Route 66, un crâne de bovidé à cornes qu’il a fixé à l’arrière de sa moto avec de la corde à bungee. J’ai même pensé qu’il songeait à s’installer aux États-Unis quand je l’ai entendu dire que sa mère pourrait bien ouvrir un restaurant ita­lien au beau milieu du désert.

Le dernier soir, tandis que nous traversions cette incarnation par excellence de l’excès américain – un casino de Las Vegas –, Vincenzo m’a glissé à l’oreille que ce voyage, somme toute, l’avait déçu : « Ce n’est pas vrai», m’a-t-il dit en roulant son rrr. Il avait raison. Ce genre de voyage thématique s’adresse à ceux qui veulent expérimenter un mode de vie différent et exotique, pas à ceux qui, comme Vincenzo, le vivent déjà. Dans la cacophonie des machines à sous qui sonnent et crachent leur monnaie, Vincenzo a mis le point final à mon fantasme de rebelle en me rappelant cette vérité que les agences de voyages ne vous disent pas : il y a des choses qui ne s’achètent pas.

 


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