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TOURS DE VILLE
Texte:ROBERT FULFORD
Écologie urbaine et quartiers branchés
Notre rapport avec un quartier est un peu comme une histoire d'amour : mieux vaut parfois ne pas trop connaître l'objet de notre désir. Pour s'enticher d'un quartier - surtout d'un quartier central, populeux et " branché " -, il est préférable de ne pas savoir exactement quelles sont ses frontières ni son histoire. Les limites de ces quartiers - le West End à Vancouver ou Lower Water Street à Halifax, par exemple - sont toujours floues, car si ces lieux d'exception existent, c'est autant pour répondre à nos goûts et à nos toquades que pour des raisons de nécessité et de commodité.
Tous les quartiers branchés suivent un cycle : montée, déclin, remontée. Un quartier branché nouvellement construit, sans passé, cela n'existe pas. Règle générale, au début, il s'agit d'un quartier prospère. Puis, celui-ci se démode : les loyers raisonnables attirent alors les artistes, les étudiants et les entreprises marginales ou à risque. Ensemble, ces gens deviennent à leur insu des urbanistes : ils façonnent leur coin de ville en y emménageant, en faisant leurs courses ici plutôt que là, et en améliorant leur propriété.
Tout cela ne peut vraiment se produire que dans un espace limité, habituellement dans un coin de la ville que l'on peut parcourir en dix minutes. Très vite, on se sent chez soi dans la rue, dans les bars et dans les cafés. Les quartiers branchés permettent des rapports à l'échelle humaine dans l'anonymat urbain ; on y vit comme dans une petite ville… avec les avantages d'une grande.
Les résidants des quartiers branchés n'hésitent jamais à en vanter les mérites. Ces quartiers sont donc toujours menacés par l'embourgeoisement (une boutique tape-à-l'œil qui vend des jeans à 200 $ - et qui rapporte un loyer plus élevé au propriétaire - remplace la petite librairie), et à la merci des entrepreneurs immobiliers et des fonctionnaires municipaux trop zélés. Les quartiers branchés changent constamment : on ne peut donc les cerner. Et c'est tant mieux. Car, une fois leur caractère établi, les quartiers branchés deviennent comme l'Annex, à Toronto - un endroit charmant, mais qui n'étonne plus personne depuis la réélection de Pierre Elliott Trudeau…
De nombreux exemples existent en Europe, mais ici, depuis près d'un siècle, Greenwich Village reste le modèle du quartier branché : ambiance bohème, creuset d'idées nouvelles, lieu de rencontre de gens originaux, paysage urbain agréablement varié. Ce quartier, qui commence au sud à la 14e Rue et à l'ouest à Washington Square, abritait, pendant la presque totalité du xixe siècle, les riches familles de New York. Henry James, qui y avait vécu dans son enfance, donna au Village son baptême littéraire en 1881 dans Washington Square, un roman où il dépeint une élite cruelle et déloyale, et dont le décor est ce square qui, encore aujourd'hui, est au centre de la vie du quartier.
Au fil du temps, l'élite se désintéressa de Greenwich Village et céda la place aux immigrants. Vers 1910, les artistes entreprirent de transformer les anciennes écuries en ateliers et en galeries d'art. En 1920, le Village était devenu la Mecque américaine de l'amour libre et des libres penseurs. Les écrivains lui donnèrent une touche particulière : Eugene O'Neill, E. E. Cummings et Edna St. Vincent Millay d'abord, puis des écrivains de la beat generation - Jack Kerouac et William S. Burroughs. Si l'on s'intéresse à l'évolution des mœurs culturelles et sexuelles, ce quartier n'a pas son pareil. Billie Holiday y est devenue célèbre, et de nombreux artistes, de Woody Allen à Bob Dylan, y ont fait leurs débuts dans des bars et dans des cafés. C'est également là qu'en 1969 naquit le mouvement de libération gay à l'occasion d'une manifestation à la Stonewall Inn, un édifice aujourd'hui classé monument historique. De nos jours, si les loyers élevés rebutent la plupart des artistes et des écrivains, les restaurants et les boîtes du quartier sont toujours très fréquentés, et ses rues plongent le promeneur dans l'histoire de la culture américaine.
L'un des premiers quartiers branchés du Canada a été Yorkville, à Toronto. Né dans les années 1960, il a été au cœur du mouvement hippie local avec ses petites boîtes folk et ses chambres meublées bon marché. En 1967, les hippies s'y sentaient tellement chez eux qu'ils s'en croyaient les propriétaires. Ils exigèrent la fermeture des rues à la circulation automobile ; l'une des manifestations organisées dans ce but tourna à l'émeute et fit la manchette. On sut bientôt que les maisons de Yorkville, à deux pas du quartier commercial huppé de Bloor Street, se vendaient pour une chanson. On vit y affluer les entrepreneurs, les bons restaurants, les galeries haut de gamme et les maisons de couture. Au milieu des années 1970, les commerces marginaux qui avaient rendu Yorkville célèbre s'étaient envolés vers des cieux moins coûteux.
Ce brassage de fonctions utilitaires, qui entraîne nécessairement des problèmes, n'est cependant pas un argument pour justifier un contrôle des loyers ou toute autre forme de contrôle municipal. Les quartiers, branchés ou non, dépendent des entrepreneurs qui leur insufflent la vie ; et, à leur tour, les entrepreneurs dépendent des occasions qui leur sont offertes avec un minimum de contraintes.
Si une vie de quartier à l'échelle humaine est importante, il en va de même de la diversité commerciale. Un quartier branché où vivent des individus à revenu moyen ou faible devrait rassembler, à quelques pas les uns des autres, des tas de commerces variés. Idéalement : deux restaurants italiens (dont un bon marché), une librairie, un cordonnier spécialisé dans les chaussures à claquette, un restaurant asiatique, une boutique d'objets des années 1950, un salon de tatouage, une école d'arts martiaux, un disquaire qui vend aussi des vinyles, trois bars (dont deux avec tables de billard) et le club social d'une équipe brésilienne de foot.
De tels quartiers nous importent-ils encore en cette ère de mégalopoles et de multinationales ? Plus que jamais. Ils génèrent l'inventivité, l'originalité et réinventent la vie en société. Ils sont le creuset où chaque génération de novateurs façonne l'avenir de l'humanité.
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