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LES PRIX LITTÉRAIRES DE RADIO-CANADA

Depuis plus de 30 ans, la radio de Radio-Canada offre cette tribune aux auteurs afin de promouvoir la création littéraire canadienne. Pour une troisième année, enRoute est fier de s’associer aux Prix littéraires de Radio-Canada/CBC Literary Awards en publiant les textes gagnants en anglais et en français.

Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ni d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.



Second prix
Poésie

LE PAIN QUOTIDIEN

Texte : ANNIE PERRAULT

1   |   2   |   3   |   AOÛT '04


À TABLE AVEC ELLE
Elle a mis le dernier
CD qu’elle vient d’acheter.
Les caisses résonnent
sur son plancher de bois.

Elle vous sert à table.
Elle sait votre faim,
connaît votre faim.

À droite, une fourchette,
à gauche, un couteau
puis la cuillère.
Elle vous ouvre une bière,
laisse tomber sur le sol
le bouchon.
Elle ne vous sourit pas.
Elle lève les yeux et remarque
les feuilles du vinaigrier sont tombées.

Elle vous fait chauffer une soupe,
ensuite elle met à rôtir une tranche de bœuf
qu’elle vous sert avec des légumes
et des petites pommes de terre bouillies.
Elle vous regarde manger,

satisfaite.

Vous êtes
seul.
Seul avec elle
à sa table.

LA VIE DANS LES LIVRES
La fille s’était enfermée
dans un profond mutisme.
Elle avait coupé les ponts avec les amis,
son conjoint qu’elle n’aimait plus.

Elle lisait,
de façon compulsive,
des livres.
Elle en commençait 3,
même 5,
qu’elle laissait traîner un peu partout
pour ne pas être prise au dépourvu.
Il y a quelque chose ainsi
qui la rapprochait de la nature humaine,
aimait-elle penser.

Elle se sentait désemparée
quand elle finissait un bouquin.
Elle courait alors
se procurer un autre livre
pour se maintenir en vie.

Mon constat est le suivant,
aimait-elle dire
à la libraire,
la vie dans les livres
est plus palpitante
que ma propre vie.

SALON HI-TECH
Tu ne reconnaissais plus ta maison,
depuis qu’il avait emménagé chez toi.
Des meubles à toi
s’étaient envolés.
De ta personne,
tu ne réussissais même plus à occuper la pièce,
tellement ce n’était plus toi qui habitait ici.

La musique avait débuté dans ta tête,
tu parcourais du regard son salon.
Il avait meublé
avec les artifices
les plus hi-tech,
les plumes de paon.
Tu attendrais la mesure.
Elle viendrait.

Tu te laisserais guider,
la masse dans les mains
vers le cinéma maison.
Les parcelles de l’écran voltigeant dans les airs.

Par après,
tu lui annoncerais
à son bureau :

Tu as raison.
Jamais le son
et l’image
n’auront été plus réels,
Chéri.

COMME UNE TACHE
Le printemps passé,
avait-elle raconté
à une écrivaine,
j’ai fait un rêve.

J’habitais une vieille maison à Saint-Denis
qui bordait le Richelieu.
Le décor était minimaliste.
Des grands divans,
des piles de bouquins et des toiles
trônaient ici et là.
J’avais à mon salon plusieurs artistes.
La discussion allait bon train.
J’avais ouvert plusieurs bouteilles de rouge.
Je voulais que personne
ne manque de rien.

Bonne hôtesse,
je partis à la recherche de brie
au marché local.
Je questionnais la marchande
qui sous son air inquisiteur
ne savait pas de quoi je parlais.

À mon réveil,
je savais que l’homme qui dormait
paisiblement
devait quitter ma vie.

LA RUPTURE
Il avait confié à un ami
que ce fut difficile.
J’avais répliqué qu’effectivement
ce ne l’était toujours pas.

J’avais demandé des détails
à l’ami.
Qu’avait-il dit
au juste ?

L’achat de sa nouvelle maison
avait été une transaction
particulièrement difficile.

Point à la ligne,
notre relation.

LA CHANCE FINIRAIT
En marchant dans la rue,
elle avait trouvé une pièce
de la Sainte Vierge
qu’elle avait mise
dans son soutien-gorge.

Elle appuyait la main sur son cœur
pour être certaine que la pièce
s’y trouvait encore.

Rue Saint-Denis,
la chance finirait par lui sourire.

ESPACE VITAL
Elle ne mettait
jamais le pied
sur le seuil de sa porte,

cela lui rappelait
les lignes de trottoirs
lorsqu’elle était jeune,

délimitait en quelque sorte
son espace vital.

POSER LES LÈVRES SUR
L’occasion s’était envolée,
elle l’avait encore une fois manquée.

Elle voulait retourner au bar,
en un geste qui lui paraissait si simple,
presque déconcertant quand elle y pensait,

poser les lèvres sur les mains de l’écrivain.

ANALOGIE AVEC LE VIN
Elle se souvenait d’avoir vu le film.
Elle avait peut-être 18 ans.

Un homme restait accroché
pour qu’on creuse,
libérer le jeune homme
car il le savait vivant,
il s’y trouvait
enseveli.

Il disait :
Je n’abandonnerai pas.

Et priait la terre de lui redonner son fils.

Quinze ans plus tard,
elle apprend que le vin naît de la terre.

                                                                              suite...
1   |   2   |   3   |   AOÛT '04

 


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