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REQUIEM POUR HOLLYWOOD

Spectateurs et réalisateurs ne feront bientôt plus qu’un.

Texte : DON TAPSCOTT

AOÛT '04


Le printemps dernier, j’ai réalisé une vidéo de mon fils de 18 ans, Alex, en train de jouer au football. Pour un premier film, le résultat est étonnant. J’ai montré la puissance et la rapidité d’Alex et enchaîné des exemples de plaqués, de blocs, de pressions et de sacs du quart et d’attrapés. Pour électriser le tout, j’ai mis AC/DC en fond sonore et amplifié les bruits de foule. J’ai présenté certaines scènes sous des angles multiples, utilisé le ralenti, et même ajouté des effets spéciaux.

L’équipe de football de mon fils enregistre régulièrement ses parties sur vidéocassette, et j’avais moi-même déjà filmé quelques bons moments. Je me suis servi du logiciel iMovie d’Apple, grâce auquel le montage vidéo s’avère aussi facile que la correction d’un mémo à l’aide d’un traitement de texte.

Si je suis devenu réalisateur, c’est qu’Alex a fait sa demande d’admission dans une demi-douzaine d’universités américaines. En plus d’être un bon étudiant, c’est un excellent footballeur, aux postes d’ailier défensif et d’ailier rapproché, et toutes les universités ont demandé à voir une cassette de ses exploits. Aux États-Unis, tout joueur conserve ses faits saillants sur ruban. Pas au Canada.

Une fois la vidéo terminée, j’ai fait faire des copies par un ami qui dirige une maison de production. Alex a envoyé la cassette à six universités réputées, et toutes lui ont ouvert leurs portes. Il fait sa rentrée le mois prochain à l’université Amherst, au Massachusetts. J’aime croire que c’est grâce à mon œuvre vidéographique, mais son dossier scolaire a sans doute également compté.

Voilà un demi-siècle, les réseaux apportèrent la télévision aux masses. Aujourd’hui, le coût abordable des caméscopes et la puissance des ordinateurs personnels permettent la télévision par les masses. On entend souvent dire que la technologie est en train de révolutionner Hollywood, mais la vidéo issue de la base pourrait témoigner de bouleversements plus sérieux encore. Des gens comme vous et moi produisent des vidéos amateurs de qualité. Des réalisateurs et des acteurs se tournent vers ce médium. Le phénomène de la téléréalité annonce peut-être un mouvement qui ira en s’amplifiant.

Deux artistes des effets spéciaux à Hollywood ont attiré l’attention des médias internationaux, il y a quatre ans, avec 405, un film de trois minutes diffusé sur Internet, qui montrait l’atterrissage d’un DC-10 sur une autoroute de Californie. Les initiés de l’industrie cinématographique ont été surpris d’apprendre que le film, dont le réalisme des images était presque au niveau du Seigneur des anneaux, avait été réalisé à l’aide de seulement un caméscope et deux ordinateurs personnels. Le court métrage a gagné plusieurs prix. De nos jours, de telles merveilles technologiques sont banales. (Pour vous rendre compte de la grande qualité des productions actuelles, regardez l’émission ZeD sur les ondes de CBC, la télé anglaise de Radio-Canada. On y présente des courts métrages vidéo d’artistes du monde entier. Ces productions indépendantes vont du rire aux larmes, et la plupart sont réalisées avec des budgets ridicules.)

Toute cette énergie créatrice est stimulée par la puissance d’Internet. Quand les sociétés point-com poussaient comme des champignons, à la fin des années 1990, nombre de sites Web ont été lancés qui proposaient des courts métrages à la carte. La plupart ont dû fermer. Ils étaient en avance sur leur temps. La haute vitesse n’était pas encore monnaie courante, et tourner des vidéos coûtait cher. Mais la situation économique s’est depuis améliorée et la distribution en ligne de productions indépendantes a pris son envol. Atomfilm.com est un bel exemple ; ce site diffuse gratuitement des courts métrages et des films d’animation, à raison de trois millions de requêtes par mois, et fait ses frais grâce aux annonces qui précèdent chaque film.

Le principal inconvénient de la diffusion en ligne est que les vidéos doivent être regardées sur un écran d’ordinateur. Or, plus tôt cette année, une entreprise américaine, Akimbo, annonçait qu’elle distribuerait bientôt au moyen d’Internet des films destinés à être regardés sur un téléviseur. Pour 10 $US par mois, un abonné aura accès à plus de 10 000 heures de programmation : longs et courts métrages, vidéoclips, émissions spécialisées, documentaires, la plupart en exclusivité. Les films et émissions sont téléchargés sur demande dans un appareil qui se place sur le téléviseur et qui peut stocker 200 heures de programmation d’une qualité comparable à celle d’un DVD. L’appareil offre d’ailleurs toutes les commodités d’un lecteur DVD, comme la pause, le retour en arrière et l’avance rapide.

À mesure que les technologies comme celle que propose Akimbo gagneront en popularité, le nombre de canaux offerts passera de 500 à 500 000. La programmation hautement spécialisée sera économiquement viable, de la production collégiale d’un Molière à la leçon de cuisine thaïlandaise sans arachides.

Bientôt, nous serons tous réalisateurs. Surtout, nous aurons la télé par le peuple, pour le peuple. [ ]


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AOÛT '04
 


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