ENROUTE TV
  ENROUTE FM
  MEDIA KIT
  AIR CANADA
  LIENS

  DIRECTIVES
  AUX AUTEURS



  


MÉFIEZ-VOUS DES IMITATIONS   (p. 2 de 3)

1   |   2   |   3   |   AOÛT '04


Depuis le pont du Minsk, on aperçoit les centaines de conteneurs, empilés comme un jeu de blocs, qui attendent dans le port de Shenzhen, l’un des plus achalandés de Chine. Cette ville est entièrement vouée au plus vite, au plus grand, au plus jeune. Quatre-vingt-dix pour cent de la population est née ailleurs en Chine, et son âge moyen est de 27 ans. Difficile de trouver dans le monde un lieu aussi totalement ancré dans le présent.

Cette impression est confirmée par une visite au musée de Shenzhen, où quatre étages sont consacrés à la brève histoire de la ville. Sur les murs, un gigantesque diorama témoigne du progrès en deux photos, la première montrant le territoire brut, en 1980, et l’autre, le paysage urbain moderne. Au deuxième, une bannière proclame, dans une traduction énigmatique : « Pionniers de la création une seconde fois ». Voilà un slogan assez exact pour une ville à la fine pointe de l’imitation.

Le lendemain, dans les embouteillages du matin, je prends la route du nord et franchis les collines, passant devant des tours d’habitation, dont l’une arbore une immense bannière, haute de huit étages, sur laquelle un jeune cow-boy à peau blanche et barbe de trois jours annonce les jeans Weipeng. Le club de golf Mission Hills est à une heure de route au nord de la ville, dans le petit secteur champêtre qui sépare encore Shenzhen de la ville de Dongguan. C’est le plus grand golf au monde, 180 trous, dessiné par de grandes vedettes de la PGA tels Jack Nicklaus, Ernie Els et Vijay Singh. On doit excaver des collines d’argile rouge, là où le dernier terrain sera aménagé, et une vieille camionnette bleu pâle chargée d’ouvriers grimpe laborieusement la côte. Quelques centaines de « cadettes » (le club compte 2 000 jeunes filles embauchées comme caddies), assises dans leurs voiturettes, attendent les clients. Des gardes armés font la patrouille et des Australiens, brûlés par le soleil, sirotent leur gin et se plaignent de leur élan. Mission Hills n’est qu’un parc thématique de plus, une sorte de Monde du golf.

Au crépuscule, je choisis un restaurant de Luohu, site de l’ancien village de pêche. Une voie du chemin asphalté a été excavée pour permettre des réparations, laissant un cratère béant le long des devantures de restaurants. Les propriétaires en profitent pour squatter le territoire, installer des centaines de tables de plastique blanc couvertes de nappes rose bonbon, suspendre des lanternes. Une circulation hétéroclite avance péniblement dans la seule voie restée ouverte. Un homme à bicyclette vient livrer une brassée de poulets morts. Je commande une Kingway, la bière locale, et savoure méduse, crevettes et nouilles de riz en compagnie d’une centaine de familles.

Puis je rentre à l’hôtel. Une armée de petits commerçants, dans de minuscules kiosques, continuent de faire des affaires, vendant des produits de toutes sortes : fruits, noix, dragons de papier, matelas, téléphones cellulaires. Engagé dans une rue à sens unique, j’avance lentement, à contresens.

Le lendemain matin, visite du parc thématique Splendid China, qui raconte, en version condensée et miniaturisée, 5 000 ans d’histoire chinoise. La Grande Muraille s’y étire sur 1 km ; ses pierres, de la grosseur d’une boîte d’allumettes, ont été alignées patiemment une à une, au rythme de 1 m par jour. Je vois des répliques de 50 cm des célèbres soldats de terre cuite, et une maquette de la Cité interdite et du mausolée de Gengis Khan. La nuit, une production spectaculaire donne vie à l’histoire et met en scène une centaine de danseurs, des cavaliers mongols, du feu, des chutes d’eau et beaucoup de lumière. Le gérant du parc me confie fièrement qu’un producteur de Las Vegas a vu le spectacle et l’a jugé supérieur à tout ce qui se fait chez lui. C’est peut-être vrai, mais il est désolant qu’une civilisation vieille de 5 000 ans veuille être validée par un parvenu de Vegas. (Soit dit en passant, un Splendid China a été établi en Floride en 1994, mais il a fermé ses portes l’an dernier, le nombre de visiteurs quotidiens étant tombé à 250 tandis que, à deux pas, Disney World en attire plus de 50 000 par jour.)

Aujourd’hui, c’est Disney qui s’amène en Chine. Une semaine avant mon séjour à Shenzhen, je faisais de la voile dans Discovery Bay, à Hong Kong, et j’observais le site du futur parc Disney, dont l’ouverture est prévue pour 2005. Une forêt de grues multicolores dominait les terres asséchées d’un ancien marais, et les trois premiers étages d’un hôtel en forme de U se tenaient déjà debout. Les exploitants pensent que, d’ici cinq ans, le gros de leur clientèle viendra de Chine continentale.

Quelle version fictive de la réalité triomphera ? Ocean Park, le parc thématique de Hong Kong, fait des pressions sur le gouvernement pour qu’il l’aide à lutter contre la menace étrangère. Les parcs de Shenzhen sont plus authentiques (il y a de vrais villageois au China Folk Culture Village), mais l’authenticité, même à petite dose, n’a pas la cote ici. Bienvenue chez Mickey. [ ]


Où se restaurer   Où se loger   Quoi faire... >


VOS COMMENTAIRES > lettres@enroutemag.net

1   |   2   |   3   |   AOÛT '04

 


© 2004 enRoute est publié mensuellement par Spafax Canada In. Tous droits réservés. ENGLISH